Gladiator

Se seraient-ils lev­és, l’un après l’autre, après avoir été mon­trés du doigt par le staff pour leur indi­vid­u­al­isme, leur égo­cen­trisme, leur nom­bril­isme, pour soudain affirmer : «Je suis Spar­ta­cus», ou Max­imus, bref, se trans­former en glad­i­a­teur, suiv­ant en cela l’injonction de leur coach Philippe Saint-André, que ça n’aurait sans doute rien changé. De toute façon, nous ne savons pas vrai­ment ce qui s’est dit, dimanche soir dernier, à Mar­cous­sis, lorsque les joueurs se sont retrou­vés entre eux pour pré­par­er Ital­ie-France devant quelques bouteilles de jus d’abricot.
Ce ne sont que des mots sur les maux. Il faut les pos­er, certes, mais pour­tant autant ces Tri­col­ores sont-ils capa­bles de devenir, enfin, des lions ? Les plans de jeu et la con­fi­ance du staff, ils les ont. Mal­gré la bouil­lie de rug­by ren­due, mal­gré les coups de gueule com­mi­na­toires, ils ont en main la par­ti­tion et la qua­si assur­ance de la jouer en sep­tem­bre. Que leur faut-il de plus ? Il leur faut l’essentiel et c’est bien là le cœur du prob­lème.
Polis, bien élevés, ils dis­ent bon­jour et vous ser­rent la main sans vous broy­er les pha­langes. Ils ont le sourire naturel, les mots pas tou­jours choi­sis et c’est ain­si que l’on perçoit toute leur naïveté, touchante. Quelques agace­ments de temps en temps mais rien de solide, de rugueux, de mâle. Ces Tri­col­ores sont les enfants du pro­fes­sion­nal­isme. Ils exer­cent leur méti­er le mieux du monde, du moins le pensent-ils, en essayant de se faire aimer.
Ce qu’ils con­nais­sent de la vraie vie, à quelques excep­tions près, c’est le rug­by du matin au soir, six jours par semaine, quar­ante-cinq semaines par an depuis qu’ils ont dix-huit ans. C’est d’ailleurs ce que leurs employeurs leur deman­dent. Ce sont des agneaux. Et voilà qu’ils sont menés à Rome, dans le col­isée du rug­by transalpin, là où juste­ment depuis qua­tre ans ils se font dévor­er.
Je me trompe sou­vent mais j’ai la triste impres­sion que la furia ital­i­enne va les sub­merg­er en début de par­tie, que la mêlée ital­i­enne va les met­tre à la faute. Ils lanceront un baroud d’honneur quand tout sera per­du et fer­ont naître des regrets. Des buts de pénal­ité auront été man­qués, des occa­sions avortées pour un bal­lon tombé et, au milieu, une guerre de plaquages et de turn-over arbi­trée selon le principe de Salomon sans que l’on sache très bien où est la faute et qui l’a com­mise. Au final le chapitre romain se refer­mera sur un score ser­ré et un sen­ti­ment d’injustice.
Pour enray­er ce scé­nario, les coéquip­iers de Thier­ry Dusautoir n’ont qu’une seule solu­tion à leur dis­po­si­tion : bris­er leurs chaînes. Cette équipe n’a pas de lim­ites sauf celles qu’elle se fixe. Elle est tétanisée par ses pro­pres peurs : peur de mal faire, peur de déplaire, peur d’oser et de se tromper, peur de per­dre ses avan­tages acquis, à savoir une recon­duc­tion tacite jusqu’au 19 mai et l’annonce des trente-six. Elle préfère ne rien faire plutôt que de ten­ter quelque chose qui sor­ti­rait du cadre établi.
Cass­er le car­can, sor­tir du cocon, se révéler enfin à elle-même… Pour cela, cette équipe de France doit faire preuve d’irrévérence. Mais a‑t-elle son Spar­ta­cus, son Max­imus, ce leader capa­ble de réveiller les con­sciences endormies dans le silence de Mar­cous­sis ? Pas­cal Papé sanc­tion­né et donc absent for­cé, Mor­gan Par­ra blessé et donc for­fait, elle ne dis­pose que de Nico­las Mas et de Thier­ry Dusautoir der­rière lesquels entr­er dans l’arène. C’est évidem­ment peu.
Tous les autres sont comme William Webb, ils sont liss­es. On ne voit aucune révolte sour­dre, on n’entend aucun hurlement déchir­er l’air. Pas d’énervement, pas de colère, ces fer­ments de l’exploit. Ils com­pren­nent, presque soumis, l’ire de Saint-André et sa sor­tie de dimanche dernier avec les «star­lettes». Ils lui don­nent même rai­son.
Une défaite sup­plé­men­taire con­tre l’Italie, dimanche, ridi­culis­erait encore davan­tage – est-ce pos­si­ble ? – cette généra­tion bleu pâle. Après s’être refer­mée sur elle-même en début de semaine pour vider ses frus­tra­tions, on doute qu’elle soit capa­ble d’enfermer le staff entre qua­tre murs avant le match con­tre l’Angleterre à Twick­en­ham pour lui jeter ses doutes à la fig­ure pour le cas où ça tourn­erait vinai­gre au Sta­dio Olimpi­co. En 1989, Berbizier, Rodriguez et Blan­co avaient ain­si sec­oué Jacques Fouroux à Inver­cargill. En 1999, à Lon­dres, Galth­ié et Lamai­son avaient pris les clés du camion bleu des mains de Skrela et de Villepreux. En 2011, à Auck­land, le clan des Ber­jal­liens s’était écarté de Lièvre­mont.
Le philosophe Jean-Pierre Rives, roi des apho­rismes en aci­er, sculp­teur de mots et acces­soire­ment cap­i­taine du XV de France a dit : «Le rug­by, ce sont des hommes et un bal­lon. Quand il n’y a plus le bal­lon, restent les hommes.» Les coéquip­iers de Thier­ry Dusautoir se lieront comme des frères à Rome, inspirés par la deux­ième phrase pour mieux met­tre en œuvre ensuite la pre­mière. C’est le seul via­tique qui leur reste.

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