Montée en marche

Bay­onne retrou­ve le Top 14 après une seule sai­son d’exil, encore que la ProD2 soit mieux qu’une puni­tion. Décimé et cri­tiqué, l’Aviron est remon­té en jouant sur les ressorts de la sol­i­dar­ité et du plaisir au jeu tels que com­pressés par Vin­cent Etch­eto. Et ça me fait penser à une des nou­velles de Benoit Jean­tet* dans laque­lle il est ques­tion d’un entraîneur peu com­mun.
«Entraîn­er, c’est juste un autre moyen de ren­dre les joueurs heureux. Tout ce qui m’intéresse, ce n’est pas de faire de vous des meilleurs rug­by­men, dit-il, à un de ses joueurs. Non. Je veux juste essay­er de faire de vous de meilleurs hommes. A vous enseign­er que la source du bon­heur, c’est en vous qu’elle s’écoule. Pour ça, je suis prêt à don­ner beau­coup. Beau­coup de moi-même. Et toi, qu’es-tu prêt à nous don­ner ?» Avant de pos­er sur la table de mas­sage un mes­sage : «L’ascension du mont Ven­toux», de Pétrar­que.
Le mont Ven­toux est un trompe l’œil qui cul­mine à 1912 mètres au milieu de la plaine. Son dôme se découpe dans le ciel de Provence. Pen­dant vingt-deux kilo­mètres, les cyclistes pro­fes­sion­nels effectuent son ascen­sion en une heure. Les marcheurs, eux, met­tent une journée depuis Malaucène.
En 1336, Pétrar­que, trente-deux ans, se décide à gravir cette « masse abrupte, presque inac­ces­si­ble, de terre rocheuse» en choi­sis­sant un rac­cour­ci. « J’errais encore dans la val­lée, sans qu’aucune voie plus facile ne s’offrit à moi ; je n’avais fait qu’allonger ma route, et aug­menter en vain ma peine. En réal­ité, je refu­sais la fatigue de l’ascension. » En ten­tant l’escalade du mont Ven­toux, Pétrar­que se met à nu, étale ses imper­fec­tions : pré­ten­tion, entête­ment, paresse.
Cet ouvrage, lais­sé à des­sein sur une table de ves­ti­aire, nous indique com­ment gravir notre pro­pre som­met, com­ment nous hiss­er quand tout nous tire vers le bas en pente douce, à com­mencer par notre volon­té la plus com­mune, celle du moin­dre effort. Petrar­que mesure com­bi­en il est dif­fi­cile de rester sur le chemin le plus exigeant tant nous trou­vons tous de bonnes excus­es pour ne pas nous élever aus­si haut et aus­si vite que nous l’aurions souhaité.
Pétrar­que n’a jamais gravi le mont Ven­toux. Et cette let­tre à son con­fesseur, il l’a écrite dix-sept ans après avoir voy­agé, assis der­rière sa table. Alors pourquoi « L’ascension du mont Ven­toux ? » Pour vain­cre l’engourdissement. Pétrar­que écrit : «Vouloir ne suf­fit pas : tu dois désir­er pour réus­sir. » Le désir, c’est ce qu’a fait naître Vin­cent Etch­eto dans le ves­ti­aire de Jean-Dauger en juin dernier, au milieu d’un groupe de joueurs en perdi­tion, sans repères, sans cer­ti­tudes. Un an après, dans les pas de son grand-père et de son père, Roger, lui aus­si ouvreur et entraîneur, il a offert à Bay­onne une mon­tée.
Son père avait l’habitude de répéter à celui qui lui demandait com­ment instiller le virus de l’attaque : «On ne met pas en place un rug­by de mou­ve­ment avec des idées arrêtées. » A l’heure où com­mence la phase finale de Top 14, celle de ProD2, qui vient de se ter­min­er, nous a beau­coup don­né.
* Comme si le monde flot­tait, Benoit Jean­tet (édi­tions Salto)

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