Je vote Giteau

Tous les hommes sont égaux mais il y a des joueurs qui sont plus égaux que d’autres. C’est le cas de Matt Giteau. Présen­tez-moi tous les ouvreurs du Cham­pi­onnat, pas un ne pos­sède ce qui con­stitue l’Australien, à savoir le génie. Tal­ent, dons et qual­ités se parta­gent plutôt bien entre Bernard, Trinh-Duc, Flood, James, Plis­son, Goosen, Lopez, Talès, Sex­ton, Wis­niews­ki, Stew­art, Urdapil­leta et McAl­is­ter, liste non-exhaus­tive, mais le dix du RCT évolue dans une autre sphère.
Gamin, le dimanche matin, je me fai­sais l’effet d’un can­cre sur le ter­rain. L’après-midi, une fois instal­lé dans la tri­bune de Mar­cel-Deflan­dre, tout m’apparaissait limpi­de. Villepreux, Guy Cam­ber­abero, Tril­lo, Can­toni, Aguirre, Astre, Gour­don, Gal­lion : j’ai eu le priv­ilège, à La Rochelle, d’admirer de visu un cer­tain nom­bre de grands joueurs. Mais per­son­ne comme Jo Maso. A l’instar de Giteau, Maso était pro­tée, capa­ble d’évoluer der­rière à tous les postes, y com­pris aili­er. Ce jour d’octobre 1973 – j’avais tout juste qua­torze ans – face au Stade Rochelais, dans le soleil finis­sant, je me sou­viens des bal­lons qu’il toucha et surtout comme il fit jouer autour de lui. Sans jamais don­ner l’impression de forcer ; si ce n’est la défense.
Ven­dre­di soir, à Oyon­nax, j’ai retrou­vé cette grâce quand Matt Giteau est apparu. Une passe au pied : essai ; un ren­verse­ment, une passe retenue puis ten­due : essai ! Au bout, la vic­toire de Toulon. Oyon­nax pou­vait lut­ter, suer, s’arc-bouter, rien n’y fai­sait : Giteau en pas­sant impo­sait son tal­ent, sa mar­que, son sceau. Ce n’était pas seule­ment effi­cace, c’était beau. Parce que tout était juste, pré­cis, presque par­fait dans le dépouille­ment. Dans le bon tem­po.
Pas besoin de cass­er les défens­es, de les per­cuter. Giteau pèse comme pèse un kilo de plumes, mais les plumes, c’est quand même plus léger que le plomb. Il pèse dans le jeu et c’est sans aucun doute ce qui fait pli­er un adver­saire plus sûre­ment qu’une obscure série de «pick and go». Giteau joue à bal­lon vole et par un agréable retour des choses redonne au rug­by une légèreté dans son pro­pos.
Entre Maso et Giteau, se situe Didi­er Codor­niou. Petit gabar­it, doigts de pianiste, appuis de danseur étoile, vista, regard précé­dant la passe, maîtrise du moin­dre inter­valle, créa­tion d’espace. Codor­niou était fort pour les autres. Per­son­ne n’a oublié sa mer­veille de passe pour Denis Charvet, lors de la finale 1989 entre Toulouse et Toulon. Le grand pub­lic n’a eu d’yeux que pour la tra­ver­sée de Charvet, soix­ante-dix mètres de chevauchée soli­taire ; les con­nais­seurs ont appré­cié le coup de pat­te de Codor.
Lun­di soir, la LNR organ­i­sait la Nuit du Rug­by au Palais Brong­niart. A la bourse des joueurs, Toulon, leader du CAC 14, s’est tail­lé la meilleure part : Stef­fon Armitage, Jon­ny Wilkin­son et Matt Giteau étaient nom­més, caté­gorie meilleur joueur. Il s’agissait de récom­penser les héros de la sai­son passée. Jon­ny héri­ta du Trophée d’Honneur. Mais le meilleur don­neur de bal­lons, le meilleur passeur, est à mes yeux, vous l’avez com­pris, Matt l’Aussie.
Giteau, davan­tage qu’un passeur, est un trans­met­teur. Il fait pass­er. Quoi donc ? Un courant, un mes­sage, et sou­vent un fris­son dans les travées. Il trans­met ce qu’Antoine Blondin appelait le «mot de passe», ce code qui vient à bout de la défense en reliant les parte­naires. Détaché de toutes con­tin­gences, regardez comme il délie le jeu en délivrant son bal­lon. Tout s’ouvre quand il est tit­u­lar­isé à l’ouverture. Avec lui, le rug­by rede­vient ce qu’on aime, à savoir un jeu.
Comme Maso et Codor­niou, Giteau racon­te qu’il est pos­si­ble d’exister sur un ter­rain sans peser cent kilos, que le rug­by d’aujourd’hui est aus­si ludique que le rug­by d’hier, qu’il n’est pas besoin d’entrer en col­li­sion plein fer, que les sta­tis­tiques ne sont rien sans un brin de folie. A la façon de Paul Fort, il nous rap­pelle que le bon­heur est dans le pré et qu’il faut vite y courir.
J’aimerais bien savoir qui fut, ami(e)s de ce Côté Ouvert, votre bon génie ? Celui des joueurs de votre enfance qui vous a don­né envie de jouer au rug­by ? Moi, c’était Jo Maso et son col relevé, ses pass­es dosées, sa course flu­ide, regard droit, détaché. Aujourd’hui, j’imagine que pour un gamin à qui on a demandé de porter un casque pour absorber les fra­cas, Matt Giteau est une source d’inspiration.
Ce joueur est un poème. Qui n’a pas imag­iné trac­er une action par le trait d’une passe de toutes les couleurs ? Regarder Giteau et se pren­dre à rêver. On scrutera son génie avec la palette, mais ver­ra-t-on qu’il est habité par un fou-rire ? Il dit oui à ce qu’il aime, efface les pièges et, pour para­phras­er Jacques Prévert, des­sine au tableau noir. Il craie.

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