Saveurs

Je vais y aller fran­co. Comme d’habitude. De toute façon, une chronique n’est pas oblig­a­toire­ment prévue pour se faire de nou­veaux amis. Mais ça va au moins nous don­ner matière à dis­cuter. Voilà les choses telles que je les ressens : cette finale de Coupe d’Europe entre Cler­mont et Toulon, franche­ment, elle ne déclenche pas chez moi l’excitation des grands événe­ments. Autant pour Cler­mont-Mun­ster et Sara­cens-Toulon, j’avais appré­cié le par­fum de la phase finale, l’attrait du choc majus­cule, l’opposition fran­co-irlan­do-anglaise, mat­inée d’une touche sud-africaine, autant une finale française de H Cup ne me fait pas vibr­er.
Je peux com­pren­dre que des sup­por­t­eurs auvergnats et varois soient aux anges, boulever­sés, impa­tients et chauds bouil­lants, mais pour l’observateur neu­tre que je suis, ce duel fran­co-français à Dublin manque de saveur. En tout cas, ce n’est pas l’idée que je me fais d’une finale européenne. D’une finale de Top 14, sans aucun doute – et d’ailleurs il y a de grandes chances que ce soit celle-là – mais pas du som­met de la H Cup.
C’est un peu comme, de mémoire, Man­ches­ter Unit­ed-Chelsea (2008), Juven­tus-Inter (2003) et Madrid-Valence (2000) en Champion’s League, voire un improb­a­ble (mais sait-on jamais) Real-Bar­ca ; plus sûre­ment le Dort­mund-Munich à venir. Ça n’a pas le sel atten­du. C’est tech­nique­ment intéres­sant pour les spé­cial­istes mais ça s’arrête là. C’est d’ailleurs éton­nant que le foot­ball, avec sa sur­face géo­graphique, accouche de tels mon­stres. Ça l’est moins en rug­by, qui ne cou­vre, ver­sion H Cup, que six pays.
J’étais à Dublin, dans le Lans­downe Road aujourd’hui démoli et rem­placé par l’Aviva, pour une cer­tain Toulouse-Per­pig­nan. En 2003. 29 000 spec­ta­teurs. Dans un stade du Tournoi qui pou­vaient en con­tenir presque le dou­ble. On avait bien déje­uné, il fai­sait soleil. Pour les besoins de la télévi­sion, les organ­isa­teurs avaient massé les spec­ta­teurs, prin­ci­pale­ment toulou­sains et cata­lans, dans une tri­bune, face caméras, pour assur­er la claque. Face à nous, une tri­bune vide. Elle réson­nait du babil des com­men­ta­teurs. Bon­jour l’ambiance…
Les seules réus­sites, dans ce genre de choc entre clubs ou provinces d’un même pays, ce fut lorsque les Anglais (Leices­ter-Wasps, 2007, dans un Twick­en­ham plein comme un œuf) et les Irlandais (Lein­ster-Ulster, 2012, là aus­si à Twick­en­ham et  guichets fer­més) se sont retrou­vés. Mais il faut dire que ça ne leur fait pas vrai­ment beau­coup de chemin à cou­vrir. Nous, Français, nos finales, on les préfère en Top 14. Et le bide de Toulouse-Per­pig­nan (2003), suivi d’un terne Toulouse-Stade Français (2005) à Edim­bourg et d’un Toulouse-Biar­ritz (2010) qui sen­tait vrai­ment trop le Cham­pi­onnat, n’évoquent pas le début d’un fris­son.
En revanche, je suis cer­tain que la même affiche, le 1er juin, au Stade de France, aura ce fumet qui me fait tant saliv­er, ce par­fum de finale, ce goût relevé qu’a l’affrontement entre deux géants du Top 14. Entre deux peu­ples, aus­si, qui mon­teront à Paris si tel est le cas, mais qui ne seront sans doute pas à Dublin. Trop loin. Trop cher. Ou alors en petit comité. Et c’est aus­si cela qui fait tort à cette finale de H Cup. Rien n’est fait pour les sup­por­t­eurs des deux équipes car tout est prévu de longue date, sans aucune sou­p­lesse.
Cler­mont-Toulon à Dublin, non, décidem­ment, je n’arrive pas à m’y adon­ner.

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Absence

Comme vous, j’ai remar­qué l’absence des tit­u­laires toulon­nais au stade des Alpes. Enfin, pas au début du match. Parce qu’à ce moment-là, j’ai appré­cié un RCT lumineux, emmené par un mag­nifique Matt Giteau, pour une demi-heure de pure magie créée par les rem­plaçants et les dou­blures, au dia­pa­son. Et puis ce fut l’absence. Au sens du trou. Com­ment peut-on per­dre une ren­con­tre quand on mène 24–9 à la 50ème minute ? Ca restera un mys­tère. Sauf à con­cevoir que les deux­ièmes et troisièmes choix varois, qui n’ont dis­puté que qua­tre-cinq match­es dans la sai­son, avaient les jambes un peu gour­des sur la fin, les mus­cles tétanisés et le souf­fle court.
Une autre absence d’importance, lors de la 25ème journée de Top 14, et elle est dou­ble. Quand on perd qua­si­ment dans le même laps de temps un demi de mêlée (Benoit Pail­lau­gue, 38e) et un troisième ligne cen­tre (John­ny Beat­tie, 40e), dif­fi­cile de garder un cap. Ces deux-là sont, avec l’ouvreur, à la barre d’une équipe. Dans la vague bay­on­naise, Mont­pel­li­er, réduit à treize, a payé cher (treize points) l’indiscipline et les fautes de ses skip­pers. Dans le rug­by con­tem­po­rain, l’absence pour cause de car­ton jaune pèse lourd au tableau d’affiche. Les Héraultais en ont fait l’amère expéri­ence sur les berges de l’Adour.
Absence remar­quée, enfin, celle de jeu. Chez les Toulou­sains. Pen­dant quar­ante min­utes. Celles de la pre­mière péri­ode. Et pen­dant vingt-cinq min­utes, plus dif­fus­es celles-là, en sec­onde. Je m’explique. Pre­mière attaque. Elle est toulou­saine. Mais elle se con­clut par une chan­delle au milieu du ter­rain. Récupéra­tion cler­mon­toise, con­tre-attaque immé­di­ate, essai de Fofana. On joue depuis quar­ante sec­on­des. Depuis le temps – deux saisons au moins – que je répète dans ce blog et sur l’antenne de L’Equipe 21 que le Stade Toulou­sain a per­du le rug­by qui a fait sa force et sa gloire, moi qui suis fan du jeu à la main, le choc au som­met entre Cler­mont et Toulouse, same­di dernier, ne fait que con­firmer ce con­stat.
Les absences ne sont pas toutes nocives ni néga­tives, il y en a de belles, d’élégantes, de sub­tiles, qui nous rap­pel­lent que les épo­ques révolues peu­vent sur­gir à tout moment pour notre plus grand bon­heur et faire mouche, touch­er là où ça fait du bien et s’avérer béné­fiques pour tout le monde. Je veux par­ler de l’absence de spon­sors sur un mail­lot. C’est ce qu’a choisi de nous offrir l’Aviron Bay­on­nais, same­di dernier. Putaing que c’était beau ! Un mail­lot vierge de toute mar­que, si ce n’est l’emblème du club… Une riche idée, M. Afflelou. Pour ça, mer­ci. Je suis revenu quinze ans en arrière. C’est sym­pa de raje­u­nir.
No logo. A l’heure de la pub partout, du payant insti­tué, du con­sumérisme érigé en philoso­phie de vie, à l’heure des parte­naires qu’il faut remerci­er, des spon­sors sans lesquels on ne peut, soi-dis­ant, pas exis­ter au plus haut niveau, l’Aviron Bay­on­nais a mar­qué les imag­i­na­tions avec son mail­lot vin­tage d’un pur Ciel et Blanc. Et au bout la vic­toire. Il y a des jours, comme ça, le suc­cès sourit à ceux qui se dépouil­lent.
Pour finir, il n’y avait pas que des absents, le week-end dernier : 41 000 spec­ta­teurs au Stade de France pour Stade Français – Rac­ing-Métro ; 33 000 à Cha­ban-Del­mas pour Bor­deaux-Bègles – Biar­ritz ; 20 000 au stade des Alpes pour Greno­ble – Toulon et, selon une bonne habi­tude, 18 000 à Mar­cel-Miche­lin pour Cler­mont-Toulouse et 15 000 à Jean-Dauger pour Bay­onne-Mont­pel­li­er. Le rug­by car­tonne. Il y aura tou­jours des pisse-vinai­gre pour railler ses «valeurs» mais à la bourse des sports, l’ovale rem­plit indis­cutable­ment les cor­beilles.

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Clairement

Au stade Vélo­drome de Mar­seille, l’ailier inter­na­tion­al de l’ASM, Julien Malzieu, perce entre Math­ieu Bastareaud et Chris Masoe, deux des étoiles du RCT.

On par­le tou­jours de l’effectif pléthorique du Stade Toulou­sain, où seuls le pili­er Yohan Montes, le flanker Syl­vain Nico­las et l’ailier Yves Donguy ne sont pas inter­na­tionaux ; d’un groupe qui com­prend huit Bleus en activ­ité, à savoir Yoann Maestri, Thier­ry Dusautoir, Yan­nick Nyan­ga, Louis Picamoles, Flo­ri­an Fritz, Vin­cent Clerc, Yoann Huget et Maxime Médard, soit un peu plus de la moitié du XV de France.
On évoque régulière­ment les Galac­tiques du Rug­by Club Toulon­nais que sont les All Black Carl Hay­man et Chris Masoe, le Gal­lois Geth­in Jenk­ins, les Anglais Andrew Sheri­dan, Simon Shaw et Jon­nie Wilkin­son, les Spring­boks Bakkies Botha, Joe Van Niek­erk et Danie Rossouw, le Puma Juan Mar­tin Fer­nan­dez Lobbe, les Bleus Frédéric Micha­lak, Math­ieu Bastareaud, Alex­is Palis­son, Sébastien Tillous-Bor­de, Joceli­no Suta et Maxime Mer­moz, le Wal­la­by Matt Giteau…
On souligne plus rarement le fait que l’ASM Cler­mont Auvergne, 1ère attaque et 1ère défense du Top 14, la sai­son passée, dis­pose de deux équipes égale­ment remar­quables, capa­bles de pro­duire le meilleur jeu du Cham­pi­onnat, cette année, comme en témoigne le match nul accroché à Mar­seille, dimanche dernier, face au RCT, 26–26, par la «réserve» auvergnate, pro­longe­ment d’un groupe qui ne compte que cinq tit­u­laires en bleu lors du dernier Tournoi – Debaty, Kayser, Domin­go, Par­ra et Fofana.
Il faut se ren­dre à l’évidence : là où deux des trois très gross­es écuries du Top 14 (Toulon, Toulouse) peinent à align­er deux équipes de même valeur et s’en remet­tent tou­jours à leurs lead­ers pour assur­er l’essentiel, Cler­mont a prou­vé que son effec­tif lui per­me­t­tait de jouer sans souci sur deux tableaux. Et surtout que son jeu, spec­tac­u­laire, était claire­ment le plus frais, le plus inno­vant, le plus créatif, du Cham­pi­onnat.
Dimanche, j’ai vu, et je ne suis pas le seul, des com­bi­naisons d’attaques, des relances, des angles de cours­es, des envies de jeu, d’une lim­pid­ité ent­hou­si­as­mante comme rarement à ce niveau de la com­péti­tion entre deux équipes au som­met du classe­ment. A la passe Nakaitaci, Stan­ley, King, Malzieu, Delany, Floch, Senio, Kolelichvili, Hezard, Jacquet, Pierre, Ric, Cabel­lo, Chaume, autant de Cler­mon­tois qui s’entraînent et vivent depuis le début de sai­son dans l’ombre de l’équipe-type.
Claire­ment, Cler­mont se présente en cette fin de Cham­pi­onnat comme l’équipe à suiv­re. Sur tous les tableaux, H Cup et Top 14… Ce n’est pas l’équipe en forme à l’image du Rac­ing-Métro, ce n’est pas l’habituel épou­van­tail toulou­sain et son pal­marès en béton armé, le club des stars – le prési­dent Boud­jel­lal évoque lui-même les Rolling Stones en tournée quand on lui par­le de son équipe – comme l’est Toulon ; non, c’est seule­ment le club qui pra­tique le meilleur rug­by…
L’ASM peut vis­er le dou­blé. Comme Toulouse l’avait réal­isé en 1996 et envis­agé en 2008. Dou­blé H Cup – Top 14, l’exploit ultime, le Graal jamais touché par un club français depuis que le rug­by français est passé pro­fes­sion­nel en 1998. Cler­mont a mon­tré face à Toulon, dimanche dernier, que cette dou­ble ascen­sion était envis­age­able. En tout cas, elle est métic­uleuse­ment pré­parée, c’est cer­tain. Et à voir le plaisir, le bon­heur même, avec lequel les «réservistes» auvergnats se sont livrés, se sont lâchés, se sont envoyés, au stade Vélo­drome, il est évi­dent que cet objec­tif est partagé.

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WilKing


Bien sûr, à l’heure des cloches de Pâques et des œufs choco­latés, il y a Guil­laume Boussès, qui s’applique en cui­sine. Mais le vrai Mas­terchef du Top 14 n’est pas Fran­cilien. Il est Varois. D’adoption. En fait, plus pré­cisé­ment Anglais, cham­pi­on du monde en 2003 et acces­soire­ment meilleur buteur en activ­ité du Cham­pi­onnat de France. Comme la sai­son dernière, d’ailleurs.
Aujourd’hui, écoutez bien autour de vous, tout le monde par­le vert. Le dis­cours est devenu oblig­a­toire­ment écologique. On ne dit pas déchet­terie, on dit zone d’écosystème énergé­tique activé. Effec­tive­ment, c’est beau­coup plus pro­pre…. On ne dit pas non plus dopage, en rug­by, on dit, comme l’a pré­cisé Jean-Pierre Elissalde, dimanche : «J’ai pris deux fois du Cap­ta­gon». Vu comme ça, nous voilà ras­surés.
A Mont-de-Marsan, trente points dans la musette à domi­cile face à Mont­pel­li­er qui déroule sans forcer, on ne dit pas «Mer­dre, on a encore per­du chez nous et ça fait six fois, cette sai­son», on glisse : «Je suis con­tent du com­porte­ment de l’équipe», si l’on en croit Wame Lewar­avu, deux­ième-ligne mon­tois. Et là, bien enten­du, ça change tout. Surtout quand on mar­que dix points en pre­mière péri­ode et juste sept en sec­onde.
Mais le meilleur par­lé écologique, c’est celui de Mourad Boud­jel­lal. Il a prévu d’annoncer à Toulon la pro­lon­ga­tion du con­trat de Wilkin­son. C’est calé. Mais son ouvreur fétiche se lâche un peu trop tôt dans The Times. Nor­mal, il y chronique. Com­men­taire de son prési­dent : «Jon­ny, c’est le patron». Ca, c’est écologique. Pas de déchet, pas de pol­lu­tion médi­a­tique. Et en plus, l’occasion d’ajouter que la star « a revu son salaire à la baisse » avant de con­clure par un « je veux l’en remerci­er » qui sonne le glas des aug­men­ta­tions au cas où le reste de l’effectif du RCT aurait eu des ambi­tions finan­cières. Bien joué, prési­dent !
Jon­ny Wilko, dit The King, soit la moitié des points du RCT depuis qua­tre saisons. Un véri­ta­ble étalon au poste d’ouvreur, au point de remiser Frédéric Micha­lak, le dix des Bleus, au rang de dou­blure à la mêlée, de décaler le génial wal­la­by Matt Giteau au cen­tre et de ren­voy­er son adver­saire de same­di dernier à Lille, l’espoir parisien Jules Plis­son, à la crèche de la porte de Gen­til­ly.
« C’est très impor­tant pour nous de savoir que les médias l’aiment parce que nous l’aimons beau­coup. Il est fan­tas­tique, sur le ter­rain comme en dehors (…) En tant qu’homme, joueur, ambas­sadeur, il est excep­tion­nel. Il crée quelque chose dans ce groupe. Tout le monde l’adore (…) Il ne mérite que des bonnes choses. (…) Franche­ment, nous voulons le garder avec nous la sai­son prochaine. »
Qui a dit ça ? Mourad, encore ? Non. Nass­er Al-Khe­laï­fi, le prési­dent du PSG, leader de la L1, 300 mil­lions d’euros de bud­get. Dans L’Equipe de lun­di. Con­cer­nant un autre sujet de sa Gra­cieuse Majesté. David Beck­ham. Mais ça aurait pu être le prési­dent du RCT, leader du Top 14, avec un bud­get dix fois moin­dre, évo­quant l’autre won­der­boy ros­bif.
Dis­pos­er du deux­ième meilleur réal­isa­teur de tous les temps à un coût maitrisé, voilà bien l’écologie du rug­by. Tout comme imag­in­er que Bay­onne et Biar­ritz pour­raient partager un stade à Anglet, ou que le Stade Français louera au Rac­ing-Métro et à un prix d’ami le prochain Jean-Bouin en atten­dant que l’Arena voit le jour. Le poi­son d’avril se dis­tille quand même dans les esprits cha­grins.
Epi­logue : M. Al-Khe­laï­fi a dit aus­si : «Les médias sont le miroir de ce que l’on reflète.» Je ne sais pas s’il faut pren­dre cet apho­risme au pre­mier, deux­ième ou troisième degré. Vous en pensez quoi ?

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En zinc

Il y a, bien sûr, tout l’attirail mod­erne. A com­mencer par des GPS placés dans le dos qui enreg­istrent les déplace­ments des joueurs sur le ter­rain à l’usage des coach­es et des pré­para­teurs physiques, Plus ques­tion de s’arrêter en match pour souf­fler un bon coup. A tel point que les joueurs se sen­tent oblig­és de pass­er leur temps de repos entre deux longues séquences à trot­tin­er pour main­tenir leur moyenne générale au-dessus des min­i­mas olympiques.
On peut de plus compter sur la pince à gras. Piliers, talon­neurs et deux­ième-lignes se font tir­er la couenne comme des Chip­pen­dales. C’est bien pour le cal­en­dri­er. La mode, aus­si, est aux gourous. A com­mencer par celui de Toulon. Un fameux loup, Darou ! Capa­ble d’expliquer à Wilkin­son qu’il faut par­tir un peu en vacances plutôt que de pass­er son temps à buter à l’entraînement. Résul­tat, il aurait mieux fait, le nou­veau penseur de la Rade, de dis­cuter un peu avec Delon Armitage et Lapeyre en prévi­sion de ce qui fut, same­di, le fias­co d’Anoeta – une vic­toire du RCT à portée de pieds et de bras – et de fil­er aux canon­niers de sub­sti­tu­tion la recette du bon but au piment d’Espelette.
On décou­vre chaque jour, depuis le 25 aout 1995 et la fin du rug­by ama­teur, les inven­tions du sport pro­fes­sion­nel au ser­vice du rug­by. Vidéo, tech­no, psy­cho… Tenez, les Néo-Zélandais allèrent même jusqu’à pré­par­er leur mêlée avec un spé­cial­iste du bal­let et la France asso­cia les danseurs de l’Opéra Gar­nier aux sauteurs de Mar­cous­sis pour élever la touche bleue vers des som­mets. L’ironie, avec le recul, c’est de con­stater qu’en finale du Mon­di­al 2011, la mêlée bleue enfonça celle des All Blacks mais que son aligne­ment se fit transpercer par le milieu…
Heureuse­ment, il reste la fameuse pres­sion. Celle qui se cal­cule au bar. A un ami qui me demandait quelle était la for­mule du Rac­ing-Métro pour mon­ter de la onz­ième à la cinquième place du classe­ment en huit match­es (entre la 14e et la 21e journée du Top 14), je lui ai répon­du de lire L’Equipe. L’édition du same­di 23 mars. Page 10. Tout en bas. Un ver­ba­tim du cen­tre inter­na­tion­al Fab­rice Este­banez, signé de mon con­frère Frédéric Bernès. Tout y est dit. Des idées fortes exprimées avec des mots sim­ples.
Où il est ques­tion de s’installer au bar pour y boire quelques coups entre parte­naires plutôt que de cli­quer sur l’azerty dans le hall de l’hôtel un soir de vic­toire sous peine de se retrou­ver rem­plaçant le match suiv­ant.  De val­oris­er ses coéquip­iers au lieu de s’émerveiller de la com­po­si­tion, étoilée de stars, de l’équipe adverse. D’organiser régulière­ment des déje­uners par ligne, les trois-quarts mon­trant l’exemple dans la grande tra­di­tion du Rac­ing-Show­biz. Au final, l’impression que le rug­by pro retrou­ve dans les «valeurs» du monde ama­teur qu’il a quit­té matière à se ressourcer.
Franche­ment, j’aime assez l’idée qu’il faille se mar­rer un peu pour avancer ensem­ble. Aus­si qu’il faille picol­er en troisième mi-temps pour lâch­er ce qui doit être dit et pass­er à autre chose sans malen­ten­dus. Des pra­tiques qui nous ren­voient à l’essence de ce sport, gré­gaire, un sport où il faut rester au con­tact et se lier. Les packs d’airain et les attaques de génie se con­stru­isent sou­vent les coudes sur le zinc.
Tenez, voilà qui fait écho aux mau­vais résul­tats du récent XV de France : Philippe Saint-André, quand il était cap­i­taine des Tri­col­ores, avait invité ses coéquip­iers à vider une demi-pinte de bière dans un pub d’Edimbourg – c’était en 1994 – avant Ecosse-France. «La pres­sion, il vaut mieux l’avoir dans l’estomac que sur les épaules», avait-il dit à ses parte­naires, cer­tains gênés de se retrou­ver à boire un coup la veille d’un match inter­na­tion­al. Le lende­main, la France l’emportait à Mur­ray­field après deux défaites dans le Tournoi.  Allez, à la vôtre !

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Sir John

Cer­tains font taire Twick­en­ham, d’autres le font chanter. C’était le cas de Jean Prat, qui savait pren­dre le meilleur des Anglais.

Ce qu’il y a de bien avec les Anglais, c’est qu’ils ne con­sid­èrent pas la défaite comme une option. Jusqu’à ce qu’ils per­dent. Et quand ils s’inclinent, c’est lour­de­ment. Same­di dernier à Cardiff, avant le coup d’envoi, pas grand chose ne pou­vait les priv­er d’un Grand Chelem. Il leur tendait les bras. J’étais même de ceux qui n’imaginaient pas com­ment des Gal­lois, insignifi­ants sept jours plus tôt, à Mur­ray­field, allaient s’y pren­dre pour ne pas pren­dre une rouste.
Mea cul­pa. J’avais juste oublié un truc : le rug­by est d’abord un sport de com­bat col­lec­tif. Dans com­bat, il y a hargne, rage, inten­sité, vio­lence. Dans col­lec­tif, il y a âme, lien, soudure, iden­ti­fi­ca­tion. J’ai occulté ce que ce sport peut avoir d’éruptif. A quel point le Mil­len­ni­um sta­di­um, le pays de Galles et quinze mecs en rouge peu­vent se fon­dre en une seule entité. C’est pour cela que le rug­by est grand, et qu’il draine telle­ment de pas­sion­nés.
Bat­tus par tout un pays et pas seule­ment par une équipe, les Anglais ont pris une claque, same­di, en s’inclinant, dernière lev­ée en forme de retour à l’envoyeur, comme l’équipe de France avant eux à Rome, il y a deux mois, au début de l’édition 2013. Comme quoi rien n’est jamais acquis, à Mar­cous­sis comme à Twick­en­ham, pour les vain­queurs en novem­bre dernier de l’Australie comme pour, de ce Tournoi, les grands favoris.
Cette défaite anglaise, franche­ment, elle tombait vrai­ment mal, parce que Sir Clive Wood­ward avait décidé de don­ner des con­seils à Philippe Saint-André. Et quand l’Anglais prend de la hau­teur pour expli­quer à un pau­vre petit latin ce qu’il faut faire pour devenir cham­pi­on du monde, le monde doit s’arrêter de rebondir pour l’écouter. Of course. Voire même s’incliner. Com­ment peut-on sélec­tion­ner Frédéric Micha­lak ? Enfin quoi, my dear Philip, vous n’y pensez-pas…
Je me suis inter­essé aux sta­tis­tiques. Ce n’est pas mon truc, mais bon, pour une fois. Sur­prise. Après Titou Lamai­son, parangon de l’ouvreur français (ils ne sont pas nom­breux) qui aligne 83% de suc­cès dans le Tournoi, qui trou­ve-t-on ? Micha­lak, avec 78%. Der­rière lui ? Albalade­jo et Mes­nel (70%), Gachas­sin et Trinh-Duc (60%), Dey­laud (33%) pour fer­mer la marche. Que dis­ent-ils, ces chiffres ? Qu’avec Micha­lak, l’équipe de France a huit chances du dix de rem­porter un match du Tournoi… C’est sans doute pour cela que PSA a telle­ment insisté pour le garder, Fred, et ça lui a réus­si sur la fin. Au moment où ça ne voulait plus rire pour l’Angleterre. Appré­ciez l’ironie.
Vous l’avez com­pris, j’apprécie Micha­lak. Comme d’autres avant moi défendaient Maso, Gachas­sin, Dédé Boni, pes­tiférés, joueurs de génie. A cette époque-là, c’étaient les sélec­tion­neurs, les gros pardessus tels que tancés par Jean Dauger quand il chroni­quait, qui dégageaient les purs tal­ents sur la touche. Aujourd’hui, autres temps, autres moeurs, ce sont les inter­nautes qui veu­lent la peau d’un joueur hors-normes. Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleur­er.
En tout cas, Fred, il a fer­mé son compte Twit­ter. Cela dit, je le com­prends. Moi, ici même, j’ai été obligé rapi­de­ment de faire le tri entre les gens bien élevés et les vio­lents du verbe qui pensent que l’insulte est un argu­ment. Quant à Sir Clive, c’est PSA lui-même qui nous a avoué que l’agent du don­neur de leçons l’avait con­tac­té pour le cas où la FFR chercherait un directeur de rug­by pour guider les petits Français vers le titre mon­di­al en 2015. Mouché, Sir Clive n’a pas du appréci­er le cam­ou­flet. D’où son ire par média inter­posé. Là, il faut en rire.
Il n’y a qu’une fois où les Anglais se sont inclinés. Vrai­ment. C’était en 2002. J’avais la chance d’être présent dans le Tem­ple, à ses côtés. Jean Prat, que les Anglais surnom­ment Sir John depuis qu’il leur a bot­té le cul en 1951, avait reçu cette année-là, les clefs de Twick­en­ham. « Vous êtes ici chez vous, Mis­ter Prat« , lui avait glis­sé, ému, le con­ser­va­teur du Musée de Twick­en­ham en lui offrant de vis­iter le stade à sa guise, quelques jours avant un France-Angleterre.
Dans les heures trou­blées que nous tra­ver­sons, où tout et son con­traire se rejoignent, les pro et les anti, la défaite utile et le suc­cès insignifi­ant, une dernière place du Tournoi et la pre­mière vic­toire bleue de l’année, la sor­tie de Micha­lak soutenu par une stand­ing ova­tion et les flots d’injures sur la toile, le futur encore trop loin et le présent qui n’est pas un cadeau, j’avais juste envie de revenir à l’essentiel. Quoi de neuf ? Jean Prat. En para­phras­ant Gui­t­ry.

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Aviva shake

Louis Picamoles a lancé le Harlem Shake à l’Aviva sta­di­um de Dublin, on attend main­tenant la ver­sion Mar­cous­sis, his­toire de dérid­er l’ambiance…

Et il a fal­lu que Louis Picamoles sec­oue la défense irlandaise à dix mètres de l’en-but, en toute fin de par­tie, pour que la France s’économise l’humiliation de revenir à Saint-Denis affron­ter l’Ecosse, same­di, et s’évite par là-même de remuer sa mau­vaise tam­bouille avec une cuil­lère de bois. Et là, franche­ment, ça aurait sec­oué dans les chau­mières…
Cela dit, ce match vrai­ment nul, 13–13 – ce score n‘est pas porte-bon­heur – ne change pas grand-chose au prob­lème de ce quinze de France sans ligne direc­trice. «Cap au pire», ai-je titré ? Ce fut le cas. Soix­ante-dix min­utes d’indigence absolue. Je me suis posé la ques­tion : depuis quand ai-je suivi pareille bouil­lie ?… C’est telle­ment loin que je ne m’en sou­viens pas.
Ce Dublin shake – c’est la mode – réduit la ren­con­tre à une action à zéro passe devant la ligne, une ini­tia­tive indi­vidu­elle bien­v­enue pour con­tre­bal­ancer un jeu dés­espérant, un coup de béli­er dans le lard irlandais qui n’apporte, au final, qu’une mai­gre, très mai­gre con­so­la­tion, et nous per­met de sourire de ce résul­tat, nul, parce que ça vaut mieux que d’en pleur­er.
Si elle a vrai­ment de la moelle, cette équipe de France, et bien elle se lancerait dans le Harlem Shake. A Mar­cous­sis. Au moins là, elle se dérid­erait. «Nous vivons bien ensem­ble…» assè­nent les Bleus à chaque con­férence de presse. Alors, allez, prou­vez-le… Chiche ? A l’Equipe Du Soir, ven­dre­di dernier, nous l’avons fait. Mal, certes, mais sans nous dégon­fler. Que les Bleus cassent le car­can dans lequel ils sont engoncés. On peut rêver.
Parce que même quand il a joué le bal­lon, tout seul, pour lui-même, un peu à la façon de William Webb Ellis défi­ant les con­ven­tions, Louis Picamoles n’a pas pour autant faire sourire ses parte­naires. Elle ne tran­spire pas la joie de jouer, cette équipe de France, pas d’allant, pas d’élan. Juste une énorme crispa­tion. Le rug­by est un jeu avant d’être un sport. Rien de ludique ne tran­spire chez ces Bleus. Un bon petit Mar­cous­sis Shake ne peut pas leur faire de mal. En tout cas pas plus qu’un match nul. Au point où ils en sont…

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Cap au pire

Le cap­i­taine irlandais Jamie Heaslip fera tout pour ren­vers­er les Bleus, same­di.

On voit bien que ce match con­tre l’Irlande, same­di, débor­de du cadre clas­sique d’une ren­con­tre du Tournoi : il n’est plus ques­tion d’écluser seule­ment des pintes de Guin­ness le nez au vent avant d’aller vis­iter la tour de James Joyce en imag­i­nant Napoléon débar­quer dans la baie de Dublin, puis descen­dre à la gare de Foxrock et se dire qu’on a bien de la chance de vis­iter les îles en suiv­ant les rebonds d’un drôle de bal­lon. Non, là, un pro­fond pes­simisme enveloppe nos journées avant le coup d’envoi. Et j’ai du mal à m’imaginer sans un peu de crainte la fin de par­tie.
Depuis juin dernier et la tournée en Argen­tine, cette équipe de France de tous les espoirs s’en va de suc­cès en désil­lu­sions. Oh, les beaux jours ! Envolés… Et avec eux gom­mée l’embellie du trio des 3 M,  Machenaud – Micha­lak – Mer­moz, dont on se dis­ait qu’il por­tait beau, bal­lon en mains comme on con­duit un camion bleu, le trait d’union des généra­tions.
Regardez tous ceux qui tombent ! Pas­cal Papé, Dim­itri Szarzews­ki, Ful­gence Oue­drao­go, Ben­jamin Fall, Maxime Mer­moz, Joceli­no Suta, Damien Chouly et Romain Taofifen­ua sor­tis du groupe France sur blessure ou par défaut de per­for­mance… Ecoutez les sif­flets tombés sur Frédéric Micha­lak après trois pass­es man­quées face aux Anglais. Petit à petit, l’ouvrage se délite, le fil de cette équipe se découd.
En atten­dant, nous en sommes à nous deman­der d’où arrivera le grand sec­ours meur­tri­er, par où Philippe Saint-André et ses adjoints fer­ont explos­er ce qu’ils ont con­stru­it en neuf mois ? Qui portera, en cas de nou­velle foirade, same­di soir, le poids de l’échec à répéti­tion ? Le staff ? Le cap­i­taine ? Les cadres ? Les meneurs de jeu ? Les lead­ers de vie ?  Ce tout qui manque, en somme…
Rome, Saint-Denis, Twick­en­ham… A chaque fois s’additionne dans ce Tournoi un acte sans parole ; ce ne sont pas les con­férences de stress d’avant et d’après match qui éclairent nos lanternes. Avant Saint-André, il me fal­lait lire dans le Marc par­fois un peu fort de café. Là, peste soit de l’horoscope qui annonce pour ce week-end, je cite, «que trop d’attention portée aux détails peut nuire à l’équilibre», et aus­si «qu’aux voy­ages il fau­dra préfér­er cocoon­er».
Par­tir pour Dublin, en ce moment, c’est met­tre cap au pire. Défaits à Mur­ray­field après avoir assumé l’essentiel du jeu, les Irlandais d’Heaslip, trop ten­dus, revi­en­nent cette semaine au port les voiles gon­flées de frus­tra­tion. Bat­tus par l’Angleterre devant leur pub­lic après l’avoir fait rêver à dis­tance forts d’un suc­cès à Cardiff, ils veu­lent main­tenant sauver leur Tournoi – eux aus­si – ce same­di. Et ce sera face à la France, qui est dans le même cas.
Et pour­tant, il faut con­tin­uer… Par­fois, l’équipe de France, quand elle est bien humil­iée, sort un de ces match­es grandios­es qui con­tribuent à ali­menter sa légende comme on ali­mente un feu en bûch­es. Avec toute sa flamme. Sou­venez-vous, Ven­dit­ti, Baby… Là, j’ai plutôt l’impression que ce sera sans. J’ai peut-être mal vu, ça a sans doute été mal dit, mais mis à part cinquante min­utes face aux Anglais – mais un match en compte mal­heureuse­ment qua­tre-vingt – et une ful­gu­rance signée Fofana, l’austérité le dis­pute au min­i­mal­isme.
Epi­logue. Au moment où les Bleus se cherchent tou­jours un ouvreur, l’entraîneur des Verts vient de se priv­er de Ronan O’Gara, le meilleur réal­isa­teur irlandais de l’histoire. Il lui préfère Jonathan Sex­ton, qui tient sur un genou, et Pad­dy Jack­son, qui tourne à 25 % de réus­site dans les tirs au but. La chance vient-elle enfin de nous sourire ?

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Bal au centre

Quand le bal­lon passe par les cen­tres, ici Yan­nick Jauzion, la vie devient sou­vent plus belle… (pho­to Gérard Ranci­nan)

Le week-end dernier, troisième journée du Tournoi des Six Nations édi­tion 2013, la moder­nité du jeu m’a per­mis de revenir avec délice à la racine de ma pas­sion. Dans ce qu’il y a de mod­erne, et il ne s’agit pas de soulign­er ici la pro­fes­sion­al­i­sa­tion d’une dis­ci­pline sportive, j’ai retrou­vé une essence. Un par­fum du rug­by de tou­jours, qui relie toutes les généra­tions d’un trait. D’un trait de génie.
Mod­erne, pro­fes­sion­nel… Par­lons plutôt de la dimen­sion con­tem­po­raine du rug­by. Il est aujourd’hui comme il était hier, ce sport. Et cer­taine­ment comme il sera demain. Il suf­fit d’un joueur cal­cu­lant sa course sans bal­lon pour cern­er un, voire plusieurs défenseurs, d’une prise d’intervalle et d’une prise d’informations à l’instant de l’accélération, d’un regard panoramique et d’une belle paire de cannes pour tra­vers­er une vie.
Je veux par­ler ici des per­cées de Luke Mar­shall, l’Irlandais. De l’intervention de l’ailier Alex Cuth­bert au coeur de la ligne d’attaque gal­loise. Je veux par­ler, bien sûr, de l’échappée belle de Wes­ley Fofana à Twick­en­ham. Des ful­gu­rances qui passent tou­jours par le même endroit pour s’imprimer dans nos rétines aux côtés des fresques signées Cédric Hey­mans (2009), Jean-Pierre Lux (1970), Serge Blan­co (1987, 1990), Jérôme Gal­lion (1978), Patrice Lag­is­quet (1990)…
Balle au cen­tre, la vie est belle ! C’est au milieu, au cen­tre, dans la focale de l’attaque, là où les pass­es sont les plus sub­tiles, les cours­es mil­limétrées, le rythme accéléré, que ce jeu de rug­by trou­ve ses plus beaux accom­plisse­ments, ses plus belles réus­sites. Il faut que tout change pour que rien ne change, lit-on. Il faut que le rug­by donne l’impression d’être devenu un autre sport pour que l’évidence nous revi­enne, claire, limpi­de, tran­chante. Comme la per­cée d’un trois-quarts cen­tre.
La veille d’Angleterre-France, ven­dre­di soir, à Cas­tres, c’est Romain Cabannes qui s’engageait, tête haute, dans la défense varoise pour servir son coéquip­i­er Mar­tial vers l’essai. Puis c’est le Toulon­nais Maxime Mer­moz qui s’engouffrait entre les Cas­trais pour délivr­er ensuite une mag­nifique passe intérieure en direc­tion de Giteau. Là aus­si pour l’essai. Deux actions qui se con­ser­vent bien depuis deux siè­cles, prêtes à être servies dans les grandes occa­sions.
Alors que je n’étais pas encore jour­nal­iste, j’ai ren­con­tré Jean Dauger. C’était en 1983. Au gym­nase Lau­ga, en con­tre­bas du stade de Bay­onne qui porte désor­mais son nom. J’écrivais alors, asso­cié à mon ami Jacques Riv­ière, un ouvrage sur l’essence esthé­tique du rug­by français. Sur le jeu au cen­tre. Et Jean Dauger, le père spir­ituel de l’attaque à la française, nous avoua : « Pour qu’une attaque soit réussie, de tout temps, il faut que les avants jouent comme des trois-quarts cen­tres. Et pas seule­ment les avants, tous les joueurs de l’équipe. Qu’ils se passent la balle avant d’être plaqués. »
Quand il nous a rac­com­pa­g­né jusqu’à notre véhicule, ouvrant son para­pluie pour nous abrit­er d’une pluie bat­tante, Jean Dauger nous a glis­sé : « Bonne quête… » Nous avons ensuite, effec­tive­ment, ren­con­tré Patrick Nadal, André Boni­face, Jo Maso, Didi­er Codor­niou, entre autres, artistes du jeu français. Cette quête, Denis Charvet, Philippe Sel­la et Yan­nick Jauzion l’ont enrichi et j’ai l’impression de la pour­suiv­re encore quand je repasse en boucle l’essai de Wes­ley Fofana.
Same­di, le XV de France a per­du à Twick­en­ham. Mais le rug­by français a gag­né quelque chose. Quelque chose qui dépassera le score, le classe­ment (qui risque de ne pas être bril­lant) et les déc­la­ra­tions des uns et des autres. Quelque chose dont on par­lera encore dans dix, vingt, trente ans. Soix­ante-dix mètres d’évasion, de maîtrise tech­nique, de rêve éveil­lé. Soix­ante-dix mètres pen­dant lesquels le stade de Twick­en­ham a fait silence.
Epi­logue. Thomas Cas­taignède m’avait dit, il y a de cela une dizaine d’années, avec un sens cer­tain de la for­mule alors que je lui demandais ce que lui inspi­rait le Tournoi : « Le Tournoi, c’est quand le rug­by met son smok­ing… ». Same­di, Wes­ley Fofana, lui, avait mis une tenue de balle.
P.S.: pour les nou­veaux venus sur ce blog, prénom et nom souhaités

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Too loose

Le couloir du stade Ernest-Wal­lon, durant le mak­ing-of d’un reportage. (Pho­to R.E.)

Cela dit, le Stade Toulou­sain s’est doté de tous les out­ils de la réus­site, stade, cen­tre d’entraînement, indépen­dance finan­cière, etc… Tout pour repren­dre le chemin du suc­cès. A con­di­tion d’évoluer. D’arrêter de recruter des joueurs cof­fre-forts, des ges­tion­naires du jeu, à con­di­tion de ne plus être con­ser­va­teur dans ses choix tac­tiques. A con­di­tion, peut-être, de chang­er de chef d’orchestre. Mille match­es pour un seul homme, c’est beau­coup, c’est for­mi­da­ble, c’est inouï, mais c’est peut-être le sig­nal qu’il est temps de pass­er à autre chose et de laiss­er d’autres hommes, d’autres tech­ni­ciens, d’autres man­agers, s’épanouir. Et si c’était ça, le mes­sage con­tenu dans la défaite, chargée de sym­bol­es, de ven­dre­di dernier, face à Per­pig­nan ?
J’ai eu la chance, en 1985 et 1986, de suiv­re de l’intérieur la mon­tée en puis­sance de ce club. Il n’y avait pas de huis-clos. L’entrée du stade était tou­jours grande ouverte, celle du ves­ti­aire aus­si. Cotoy­er au quo­ti­di­en Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela, écouter la façon dont ils con­stru­i­saient le jeu, ani­maient les entraîne­ments, courir par­fois – mais bien moins vite qu’eux – au milieu de Didi­er Codor­niou, Denis Charvet, Eric Bon­neval et Jean-Michel Ran­coule et faire le sur­numéraire lors des séances en oppo­si­tion, m’ont per­mis de com­pren­dre ce qui dif­féren­ci­ait, à cette époque, le Stade Toulou­sain des autres clubs.
De quoi s’agissait-il, alors ? D’avoir tou­jours un bal­lon en main, de regarder en per­ma­nence autour de soi, d’analyser les déséquili­bres, de ne plus con­sid­ér­er, après le pre­mier temps de jeu, les avants et les trois-quarts comme des caté­gories séparées, de se sou­venir que le bal­lon va tou­jours plus vite que le joueur, qu’il faut élargir quand les défens­es sont resser­rées et pren­dre très vite un inter­valle pour oblig­er les défenseurs à se rap­procher, créant ain­si un effet per­ma­nent d’accordéon. Et ça, quand vous avez le priv­ilège d’être au milieu du ter­rain, de voir cette res­pi­ra­tion pren­dre forme d’un bord de touche à l’autre, ça vous fixe les idées à jamais.
En 1989, l’ancien ouvreur du XV d’Ecosse, John Ruther­ford, devenu entraîneur du club de Selkirk, m’avait demandé d’organiser une vis­ite du Stade Toulou­sain. En 1991, l’ouvreur de la Rose, Rob Andrew, pren­nait sa licence à Toulouse. Ruther­ford est devenu par la suite coach des lignes arrière du Chardon et n’a pas oublié ce qu’il avait vu et enten­du aux Sept-Deniers. Rob Andrew, qui a décou­vert au Stade Toulou­sain com­ment bâtir ce qu’il appelle, lui, le French Flair, a été par la suite nom­mé patron de la for­ma­tion au sein de la fédé anglaise.
Aujourd’hui, l’équipe de France se déplac­era à Twick­en­ham en élève. Les Anglais ont lancé une énorme généra­tion dans le bain du Tournoi, une ligne de trois-quarts doués, des avants dom­i­na­teurs. L’Angleterre, qui organ­is­era le Mon­di­al 2015, est sûre de sa force après avoir con­nu, en 2011 et 2012, deux saisons dif­fi­ciles. Elle a per­du des match­es, comme la France en ce moment, mais n’a jamais douté. Elle rem­plit son stade et à chaque match, ce sont autant de livres ster­ling qui tombent directe­ment dans les poches de la fédé.
L’Angleterre peut dédom­mager ses inter­na­tionaux, trou­ver un accord sat­is­faisant avec les clubs pros : le rug­by lui appar­tient. Non seule­ment elle l’a inven­té mais depuis quelques temps, elle l’a bien amélioré, pour repren­dre, en le détour­nant, l’aphorisme de Jean-Pierre Rives. C’est dans ce con­texte, qui lui est peu favor­able, que le XV de France va dis­put­er sa troisième lev­ée dans ce Tournoi 2013 mal bar­ré. Je suis un indécrot­table roman­tique : je crois encore aux mir­a­cles, aux bons sen­ti­ments, à la révolte des hommes, à la force des idéaux. Parce que le sport est la dernière cheva­lerie encore en activ­ité. Et parce que le rug­by, par les valeurs qu’il porte en lui, con­sti­tu­tives à la com­po­si­tion d’une équipe, per­met d’élever un col­lec­tif.
Same­di, je vais savoir. Je vais savoir si le roman­tisme est défini­tive­ment mort et enter­ré, si notre rug­by de France doit d’être repen­sé de fond en comble, si la ligne bleue qui va être alignée à Twick­en­ham est une généra­tion per­due, s’il faut faire le dos rond ou au con­traire se réjouir. Se réjouir d’une défaite annon­cée qui, au lieu de nous plonger dans la déprime, nous don­nerait la force d’impulser des change­ments, se réjouir d’une vic­toire qui, pour n’être qu’éphémère, nous ferait croire en notre dif­férence…
Alex­is de Toc­queville écrivait en 1835 : « Les Français ne veu­lent recon­naître aucune supéri­or­ité. Les Anglais ne sup­por­t­ent que ceux qu’ils jugent inférieurs. Le Français lève les yeux avec anx­iété, l’Anglais les baisse avec sat­is­fac­tion. Des deux côtés, c’est de la fierté mais exprimée de manière dif­férente. »
P.S.: il sem­blerait que l’idée d’échanger sans pseu­do com­mence à devenir une (bonne) habi­tude. C’est aus­si ça, l’esprit rug­by…

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