Choix charnière

Nou­v­el entraîneur nation­al, Guy Novès annon­cera jeu­di matin sa pre­mière com­po­si­tion d’équipe. Elle est très atten­due. Pas tant devant ni der­rière qu’à la charnière. Car ce duo d’orchestrateurs a tou­jours été le point faible, voire très faible, du rug­by français. Jamais demis de mêlée et ouvreurs tri­col­ores ne se sont vrai­ment instal­lés sur la durée. Le plus emblé­ma­tique d’entre les dix, le Dac­quois Pierre Albalade­jo, n’avait-il pas deux demis de mêlée pour le servir, Lacroix et Danos, aux pro­fils dif­férents voire opposés ?
On évoque très sou­vent le jeune toulou­sain de Bag­neux, Sébastien Bézy, pur tal­ent, buteur pré­cis – finale­ment pas si jeune que ça puisqu’il a déjà 24 ans – et du parisien Jules Plis­son à l’ouverture, lancé sous PSA. Mais le duo Machenaud-Dous­sain pro­pose de son côté une solid­ité qui peut assur­er ou ras­sur­er quand on part, comme c’est le cas, dans l’inconnu. En tout cas, la pre­mière charnière de Novès sera aus­cultée puisque c’est elle qui don­nera le ton et le tem­po, same­di, con­tre l’Italie.
Il faut remon­ter avant les ères Lièvre­mont et Saint-André pour trou­ver trace d’un match durant lequel le XV de France aurait enflam­mé les travées du Stade de France dans le Tournoi. Alors on peut espér­er se réchauf­fer quand ont voit le Stade Toulou­sain, dont Novès fut l’entraîneur, jouer sans frein, heureux et libéré, avec des pass­es dans l’intervalle, des pris­es d’initiatives – même Louis Picamoles libère le jeu au ras. On se dit que l’esprit et l’intelligence peu­vent éclair­er Saint-Denis, same­di. En tout cas, on l’espère forte­ment.
Pour l’aider, Novès, il a Jeff Dubois, passé par Toulouse mais for­mé à l’école de Peyre­ho­rade, aux con­fins des Lan­des, du Béarn et du pays Basque par son papa Gas­ton, un authen­tique édu­ca­teur, de la meilleure veine. Titou Lamai­son et Julien Peyre­longue ont été eux aus­si élevés – à tous les sens du terme – dans cette académie de la passe, et voilà bien deux ouvreurs inter­na­tionaux qui assurèrent la trans­mis­sion. On rap­pel­era ici le rôle pre­mier de la charnière : trans­met­tre en accélérant, en entraî­nant.
Jeu­di, Novès se lance dans l’aventure bleue : fédér­er un groupe et donc com­mencer par choisir ses quinze pre­miers tit­u­laires. On regardera la com­po­si­tion de sa troisième-ligne, qui en dit tou­jours long sur le style de jeu, les artic­u­la­tions, les champs d’expression. Mais je reviens à la charnière : le rythme, les choix, le lien, le liant, c’est elle. Elle est le car­ac­tère de ce qui n’est pour l’instant qu’une sélec­tion et pas encore une équipe.
Ce qui assure ma liai­son avec le finale de Super Bowl, cinquan­tième du nom, entre deux gross­es défens­es et deux quater­backs (la clé de jeu, soit moitié demi de mêlée, moitié demi d’ouverture) excep­tion­nels : un jeune loup, Cam New­ton, face à un briscard, Pey­ton Man­ning. Ce sera dimanche prochain, 7 févri­er, au lende­main de France-Ital­ie, entre les Bron­cos et les Pan­thers – per­son­ne ne dit Den­ver vs. Car­o­line. Nous y revien­drons puisque le foot­ball améri­cain, «grid­iron», est un avatar du rug­by devenu là-bas con­struc­tion tac­tique mas­sive. Sur­mon­tée d’un seul homme, le quar­ter­back, joueur clé.

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Arbitrage tout court

Exit la Coupe d’Europe et retour au Top 14. Ain­si va le cal­en­dri­er, tranché comme un saucis­son. La preuve, tout de suite après sur­giront deux semaines de Tournoi. Change­ment de niveau, de ton, de jeu et aus­si et surtout d’arbitrage, qui est au rug­by ce que la baguette est à la direc­tion d’orchestre.
L’actualité nous incite à nous méfi­er des change­ments de tem­péra­ture. Dans l’arbitrage, un coup de froid domes­tique est vite arrivé, même si Pierre Albalade­jo, avec lequel j’ai passé un long moment ovale et tau­ro­machique il y a quelque temps, remar­que que l’arbitrage français était à l’heure actuelle le meilleur au monde. Il faut bien que nous soyons cham­pi­ons de quelque chose, dans ce sport.
L’ancien directeur de jeu, Joël Jutge, au cœur des réflex­ions de la World Rug­by, nous indique que l’hémisphère sud revoit son util­i­sa­tion de l’arbitrage vidéo en n’utilisant le super ralen­ti que dans l’en-but. Aus­si avions-nous échap­pé de peu au « chal­lenge d’équipe », à savoir la pos­si­bil­ité pour un entraîneur de deman­der à sa con­ve­nance et une fois par mi-temps un arbi­trage vidéo. Comme s’il n’y en avait déjà pas assez.
Marie en 1965, Domer­cq – pour l’inoubliable Bar­bar­ians – Nou­velle-Zélande de 1973 – Pal­made, Hour­quet… Rarement évo­qués dans l’histoire ovale, les arbi­tres de qual­ité sont pour­tant, comme les grands joueurs, des ambas­sadeurs dont il reste trace. Sans remon­ter à Muhr et Ruther­ford, Amand, Bru­tus, Dedet et de Cou­bertin, il y avait au temps de la balle et des cram­pons en cuir une noblesse à diriger à la façon d’un chef d’orchestre.
Robert Pari­en­té, ancien directeur de la rédac­tion de L’Equipe, éru­dit pas­sion­né de lit­téra­ture et de musique, a rédigé en 2004 une somme sur la direc­tion d’orchestre inti­t­ulée « la Sym­phonie des Chefs », témoignage cap­ti­vant sur l’art d’interpréter une œuvre. En lisant régulière­ment quelques pages de cet ouvrage, je mesure à quel point le rug­by s’éloigne de sa voca­tion pre­mière en util­isant l’arsenal audio­vi­suel pour juger quand il ne s’agit, pour un sportif, que d’accepter une déci­sion.
En 1935, un Poly­tech­ni­cien, deux­ième-ligne, cham­pi­on avec le Rac­ing club de France, devint respon­s­able de la com­mis­sion des arbi­tres. Lors de sa prise de fonc­tion, il tînt à ses core­li­gion­naires un dis­cours sai­sis­sant, dont voici quelques extraits : « Un seul fac­teur compte : le car­ac­tère. Dominez-vous. Vous êtes sur le ter­rain pour que la par­tie se déroule nor­male­ment, et non pas pour prou­ver votre sci­ence. Vous devez voir non seule­ment le por­teur du bal­lon et son entourage immé­di­at, mais le jeu dans sa total­ité ; anticiper le développe­ment pos­si­ble de la phase en cours, prévoir les con­séquences d’une faute ou d’une erreur de jeu, appréci­er les inten­tions et les motifs du joueur. Il faut que tout cela soit devenu presque intu­itif chez vous, et que votre déci­sion et votre coup de sif­flet, s’il y a lieu, soient pour ain­si dire simul­tanés. »
Et d’ajouter : « Un dernier  con­seil : il n’y a pas d’arbitrage large et d’arbitrage ser­ré. Il n’y a pas d’arbitrage de par­ties de cham­pi­onnat et d’arbitrage de par­ties ami­cales. Il y a l’arbitrage tout court. » Ceux qui font avancer les règles du rug­by dans l’ère élec­tron­ique seraient bien inspirés de relire cette pro­fes­sion de foi écrite par Jacques Müntz, celui-là même qui, d’un trait de génie, sut définir le rug­by en une for­mule lap­idaire : « Un jeu d’échecs joué à toute allure. » Quelle pièce en serait l’arbitre ?

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Nouvel agenda bleu

Atti­tude. Voilà bien le maître mot de Guy Novès. Atti­tude aus­si, pour évo­quer la prestance et les per­for­mances de Ser­gio Parisse, élu joueur de l’année par ses pairs. Tout ou presque serait donc dans l’allure, le main­tien, mais aus­si le regard, la lec­ture du jeu. L’intelligence, en un mot. Ce mot qui manque tant à l’équipe de France depuis quelques temps. En mai 2007, alors que je l’interviewais pour L’Equipe Mag­a­zine dans son petit bureau d’Ernest-Wallon à côté du ves­ti­aire des pros, Guy Novès – et nous avions évo­qué la pos­si­bil­ité qu’il devi­enne man­ag­er des Tri­col­ores –  m’avait dit : «Je crois en un rug­by d’intelligence.» Il l’a prou­vé avec Toulouse, il va devoir le trans­pos­er en bleu. Ce chal­lenge l’attend.
Il a pré­cisé qu’il ne par­lerait pas d’avenir mais du présent. Mais en atten­dant France-Ital­ie le 6 févri­er prochain, il a sélec­tion­né trente et un joueurs et, sur ce pre­mier tri, douze jeunes – dont cinq néo­phytes – entre vingt et vingt-qua­tre an, à savoir Jef­fer­son Poirot, Camille Chat, Sébastien Vahaamahi­na, Paul Jedrasi­ak, Yacou­ba Cama­ra, Hugo Bon­neval, Sébastien Bézy, Jean-Marc Dous­sain, Jules Plis­son, Gael Fick­ou, Jonathan Dan­ty et Vir­i­mi Vakatawa. Sans évo­quer le futur, il a déjà con­stru­it une pre­mière ossa­t­ure en pen­sant très fort au Japon, et en regar­dant à l’horizon la Coupe du monde 2019. Madré.
A nous de décrypter sans cesse sous l’ère Novès. Il y a ce qu’il pense, ce qu’il dit aux joueurs et ce qu’il lâche à la presse. Mar­di, c’était drôle, il n’a répon­du pour ain­si dire à aucune des ques­tions posées par mes con­frères, sauf peut-être à celle, et elle a été répétée, qui touchait à son car­ac­tère, intran­sigeant et exigeant. Elle con­cer­nait la crainte qu’il inspire. «Qu’ils me craig­nent, j’en suis désolé.» Mais il n’a pas nié. On imag­ine même que ça lui fait un peu plaisir. De la crainte nait le respect, pense-t-il. Sauf que là, le grand-père qu’il est va se coltin­er en direct mais pas sou­vent à des gamins qui pour­raient être ses petits-enfants. A voir.
Exit la généra­tion « per­due » dont nous par­lions il y a peu, celle de nos tal­ents lais­sés en jachère : Mer­moz, Trinh-Duc (sur blessure ?), Bastareaud, Le Roux, Chioc­ci, Kayser, Dulin, Gui­toune et j’en passe… Quel vide, soudain. On a con­science que le prin­ci­pal prob­lème du trio d’entraîneurs passés, Saint-André – Bru – Lag­is­quet, fut peut-être de ne pas avoir choisi les bons Bleus. Et pour nous, obser­va­teurs, suiveurs, sup­por­t­eurs, d’avoir cru que cer­tains de ceux-là étaient por­teurs d’espoirs.
Nuit du rug­by lun­di à l’Olympia, liste des 31 mar­di à Mar­cous­sis et de s’apercevoir que l’ennui du rug­by, c’est bien qu’il n’y a qu’un cap­i­taine «à l’essai» pour incar­n­er les prochains com­bats. Après Matt Giteau, voici Parisse Ser­gio meilleur joueur en France. Novès va donc chercher un demi de mêlée inter­na­tion­al, Jean-Marc Dous­sain, pour le plac­er illi­co à l’ouverture. Quid de Camille Lopez ? Je me suis fait dessoud­er quand j’ai écrit, à l’issue d’un France-Galles le 28 jan­vi­er dernier, que le dix cler­mon­tois me parais­sait trop décalé, peu lucide et inquié­tant. Guy Novès me donne rai­son un an plus tard en l’écartant lui aus­si de sa liste.
En revanche, le choix de Dous­sain, jamais bon en bleu depuis une cer­taine finale du Mon­di­al 2011, et pas par­ti­c­ulière­ment bril­lant avec le Stade Toulou­sain ces temps derniers, m’inquiète. «Il a gag­né sa sélec­tion sans s’en apercevoir» glis­sait Novès, mar­di matin. Il n’est pas le seul à n’avoir rien vu venir. Dous­sain en équipe de France, j’avoue que c’est un con­tre-pied magis­tral. Et là, pour le coup, je n’aurais pas trou­vé illogique de faire appel à Lopez, plutôt bon avec Cler­mont en ce moment. Comme quoi…
Novès choisit ses mots. Quand on lui par­le de Toulouse et de son jeu, il répond con­tenu sur le ter­rain et à l’entraînement. Le cadre dans lequel il est abor­dé, et aus­si son essence, c’est-à-dire l’intelligence et l’adaptation, voilà l’approche toulou­saine, celle de Robert Bru et, indi­recte­ment via le duo Villepreux-Skrela, de René Dele­place. Une pat­te per­due depuis trois saisons. On espère que Novès sait encore grif­fer. Lui se dit en mis­sion, et pas pour le soigneur. Faire pass­er, tel est son souhait. C’est pourquoi il a souhaité ren­con­tr­er à trois repris­es (4 et 11 jan­vi­er, 25–27 jan­vi­er) les joueurs dans lesquels il a placé sa con­fi­ance, afin de leur «don­ner les infor­ma­tions impor­tantes con­cer­nant (son) pro­jet.» Pour quelqu’un qui pen­sait, il y a peu encore, que quelques stages de plus ou de moins ne pou­vaient pas trans­former le jeu de l’équipe de France, le moins qu’on puisse écrire c’est qu’il a bien changé d’appuis. Il faut croire que la fonc­tion crée l’agenda.

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Question d’attitude

Au moment où revient la Coupe d’Europe pour une longue par­en­thèse, je relis la chronique d’un philosophe et académi­cien, Jean-Luc Mar­i­on, dont le titre s’inscrit dans le pro­longe­ment de tous les vœux que je vous souhaite : « Ce que nous avons per­du : l’attitude ». Triple entrée puisqu’elle ouvre le n°67 d’Attidude Rug­by, trimestriel de haute tenue.
C’est donc bien cela qu’il faut retrou­ver en cette année 2016 : l’attitude. « Du rug­by pass­able n’est plus du tout du rug­by, écrit ce phénoméno­logue. Il y a pire que per­dre un match de rug­by – per­dre son rug­by, ne pas par­venir à jouer du rug­by comme tel. » Et d’ajouter : « L’équipe de France a per­du, con­tre la Nou­velle-Zélande, plus qu’un match. Elle a per­du le rug­by. Or elle n’en a pas le droit, parce que c’est elle qui, il y a encore peu, l’avait porté à son accom­plisse­ment. »
Pour com­pren­dre ce que Jean-Luc Mar­i­on sig­ni­fie, il faut repren­dre sa longue et riche chronique au début, développe­ment pré­cis de ce qu’est le rug­by, de ce qu’il représente, de com­ment il s’articule. En cou­ver­ture de ce Spé­cial Coupe du monde, la pho­to de Dan Carter, vis­age sere­in nim­bé de pluie, fort d’un titre mon­di­al comme on accom­plit une mis­sion. De quoi nous faire pass­er l’hiver à Colombes.
Cer­tain mécène sem­ble se lass­er de courir après la gloire-libido une fois qu’elle est trans­for­mée en trophées ; d’autres con­tin­u­ent de con­stru­ire un pal­marès béton ; tous nous rap­pel­lent que les valeurs sont sen­si­bles, par­fois insta­bles, sou­vent éphémères, et que le développe­ment durable en rug­by ne se trou­ve jamais aus­si bien que préservé dans cer­taines enclaves, à l’abri des tem­pêtes du classe­ment.
Same­di, dans L’Equipe Mag­a­zine, mon ami Jean-Christophe Collin – un ami, c’est celui qui se jette dans le ruck pour éviter que vous soyez piét­iné – dresse à la façon dont Salinger his­sait haut la poutre maîtresse le por­trait du Brviste Arnaud Mela, l’un des derniers gail­lards d’avant tail­lés dans le bois dont on fait les meilleurs deux­ième-lignes. Espèce men­acée.
Le Pyrénéen Mela assure, en par­lant de Jamie Cud­more, son alter ego cana­di­en de Cler­mont : « C’est quand même mieux de partager une bière avec un mec comme lui qu’avec cer­taines star­lettes d’aujourd’hui qui doivent deman­der l’avis de leur agent pour savoir s’ils ont le droit de sor­tir boire un coup. » C’est tail­lé par des bûcherons. Me revient immé­di­ate­ment l’écho – « star­lettes » – d’une sail­lie de Philippe Saint-André au lende­main d’une défaite con­tre le Pays de Galles au Stade de France dans le Tournoi 2015.
Que le XV de France ver­sion Novès ne soit pas capa­ble de faire naître naturelle­ment un cap­i­taine au point d’ajouter à la nom­i­na­tion du méri­tant Guira­do un « à l’essai » en dit beau­coup sur cette généra­tion per­due  – « gâtée », nous glisse Chris­t­ian Badin – qui s’est abîmée deux fois à Cardiff – con­tre l’Irlande et la Nou­velle-Zélande – à l’automne dernier. A défaut de label bleu et d’hommes atout flair, c’est d’abord d’attitude dont le XV de France a besoin. Pour les sélec­tion­nés, le niveau inter­mé­di­aire entre le Cham­pi­onnat domes­tique (et par­fois trop domes­tiqué) et le Tournoi s’appelle Coupe d’Europe. Dans un hiv­er qui oscille, gar­dons l’œil sur ce baromètre. La pre­mière journée « rejouée » est d’ailleurs riche d’enseignements, dans le sil­lage de Sak­ou Macalou et par ailleurs des bal­lons portés.
 

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A vos souhaits

Le rug­by français s’apprête à tra­vers­er un nou­v­el hiv­er. Coupe d’Europe, Top 14 et le Tournoi à pré­par­er. A la charnière des ères, celle de Saint-André mal pliée, celle de Novès toute neuve qui nous donne ren­dez-vous le 6 févri­er au Stade de France face à l’Italie. Et au milieu rebon­dit le meilleur Cham­pi­onnat des clubs que la terre nous envie, inca­pable de pro­duire du jeu pour le haut niveau, en témoignent les lour­des défaites encais­sées face aux Anglais.
La réac­tion est mau­vaise con­seil­lère. Pour­tant, les Sujets de sa Gra­cieuse, vexés par leur échec lors du Mon­di­al, s’en remet­tent au meilleur de leur rug­by pour se relancer. Ils boni­fient à coups d’essais, de temps mul­ti­pliés, de séquences longues comme une attaque sans fin. Chez nous, on attend encore les effets de la honte bleue d’après Coupe du monde. Le fias­co sem­ble ne pas avoir été digéré.
Que se souhaiter de bien et de bon pour l’année qui s’ouvre ? Qu’espérer ? Vers quoi ten­dre ? Que regarder ? Et d’abord peut-on s’enthousiasmer comme si de rien n’était ? Le bilan de la cat­a­stro­phe n’a pas été effec­tué. Il est encore à venir. Nous n’avons rien vu ni enten­du au sujet des raisons de la défaite du XV de France, enrhumée en match de poule face à l’Irlande, exténuée en quart de finale devant les All Blacks. Comme s’il était pos­si­ble de faire l’économie d’un diag­nos­tic vital.
Voilà bien notre souci : ne pas savoir analyser froide­ment pour mieux repar­tir. Nous avançons sur des champs de ruines, les pieds dans les cen­dres, en nous bouchant les yeux. Parce que les oreilles, ce n’est pas la peine : per­son­ne n’a quoi que ce soit de par­ti­c­uli­er à dire. Ou plutôt si, mais ça ne con­cerne que le pou­voir et sa prise. La cam­pagne des prési­den­tielles est ouverte à la FFR. Et on peut crain­dre que volent bas les coups quand seule la pen­sée en hau­teur pour­rait sauver ce qui peut encore l’être. Là aus­si, il faut s’attendre au pire. L’enjeu est tail­lé pour.
Les All Blacks ont pour­tant mon­tré la bonne façon de vivre ce jeu : en restant debout. On l’a répété, ici. Mais je n’ai pas l’impression que la leçon de tableau noir ait été assim­ilée. Une journée de Coupe d’Europe à venir saucis­son­nera le Cham­pi­onnat per­clus d’habitudes. En cette fin d’année, en ce début de prochaine, le rug­by devrait pour­tant s’habiller de fêtes. Il occupe tout l’espace médi­a­tique. Saura-il en prof­iter, les doigts gourds ?
Si vous imag­inez un cadeau ovale, je vous con­seille d’offrir «Tony Mog­gio, talon­neur brisé», aux édi­tions Pri­vat. Emou­vant. L’ouvrage tisse du lien ; redonne du sens à ce qui par­fois nous échappe. L’occasion, au présent, de vous souhaiter Joyeux Noel et Bonne Année. Avant de vous retrou­ver d’attaque en 2016, le 8 jan­vi­er. A un mois du Tournoi.

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Génération Titi

Lors du Mon­di­al 2015, son troisième et dernier, le cap­i­taine des Tri­col­ores a eu du mal à faire pass­er son mes­sage à quelques-uns de ses parte­naires. Mes­sage d’ardeur, de labeur, de sueur, d’abnégation, mes­sage d’engagement sans frein, de fierté à partager, de plaisir à don­ner. Et pas seule­ment à pren­dre, comme on l’entend trop sou­vent à tort.
Avec son retrait, c’est une généra­tion qui s’efface. Celle qui va de Cha­bal à Szarzews­ki, du brun chevelu au blond cheva­lier, en pas­sant par Médard, Clerc, Hey­mans, Mas, Papé, Nyan­ga, née avec lui. Une équipe de France entrée en 2007 dans son his­toire à Cardiff un soir de quart, puis vic­to­rieuse des All Blacks à Dunedin en 2009, battue de peu en finale du Mon­di­al 2011 et brisée qua­tre ans plus tard.
Les All Blacks ont mar­qué l’histoire tri­col­ore de Thier­ry Dusautoir comme jamais équipe, nation, cul­ture n’ont été asso­ciées à ce point à un seul joueur. Il en gardera, et nous aus­si, des bleus à l’âme, des fiertés et des douleurs, de quoi graver l’épique et l’épopée dans notre imag­i­naire à une époque, la nôtre, plutôt avare de ce genre d’aventure à plusieurs autour d’une idée force.
Autant sur le ter­rain Jean-Pierre Rives, avec lequel j’échange avec bon­heur, était un cap­i­taine fra­cassé, autant Thier­ry Dusautoir fut un cap­i­taine fra­cas­sant. Si l’un est capa­ble de ser­tir des apho­rismes comme on trempe son sachet de thé dans l’eau chaude, l’autre reste chiche de ces sen­tences qui tra­versent les décen­nies et se trans­met­tent entre fines bouch­es.
Une voix douce et une voie dure. Con­traste sai­sis­sant quand l’homme devient joueur, quand le dis­cret atom­ise. Respectueux , Dusautoir deve­nait Titi le mail­lot enfilé, comme s’il entrait dans une autre peau. Que garder de lui pour l’avoir côtoyé ? Un sourire qui pou­vait irradier, le regard qui scrute avant de pétiller, des manières élé­gantes, raf­finées presque. Et des mots choi­sis. Rares mais pré­cis. Tail­lé brut dans le roc mais poli. Tou­jours poli.
Thier­ry Dusautoir quitte le XV de France, Mar­cous­sis, le Tournoi et les tournées sans regret, vis­i­ble­ment. Il emporte un record, 56 cap­i­tanats, autant dire un som­met qui sem­ble inat­teignable aujourd’hui pour celui qui pren­dra la suite, soit sept saisons pleines à la proue d’une équipe qui sem­ble désor­mais devoir être com­posée de joueurs qui n’en font qu’à leur tête, si l’on en croit le débrief du Mon­di­al passé.
Il faut par­fois du temps pour se ren­dre compte qu’on a croisé un homme rare ou un joueur d’exception, un être qui agrège le meilleur de tous. Jean Prat, Mias, Crauste, Mon­cla, Wal­ter Spanghero, Dau­ga, Chris­t­ian Car­rère, Rives, Din­trans, Dubro­ca, Berbizier, Blan­co, Tor­do, Roumat, Galth­ié, Sel­la, Benazzi, Pelous, Ibanez, Nal­let… D’entre ses égaux, Thier­ry Dusautoir est le pre­mier mon­té au plus haut, jusqu’à la lumière, sans s’aveugler, sans vouloir nous éblouir, ni se brûler les ailes. Il redescend aujourd’hui en évi­tant les con­fi­dences de trop, à demi-mots, sans rien attis­er, lais­sant ce qu’il a vu et enten­du à l’endroit qui sied : là-bas, dans le feu du jeu.
Je m’interroge : quel est ce glisse­ment de ter­rain qui a emporté ses derniers mots, ce malen­ten­du, ces non-dits ? Pourquoi une par­tie de l’équipe de France, qu’il com­mandait par l’exemple plus que par le verbe, n’a‑t-elle pas adhéré à son dis­cours durant l’été et l’automne, lequel repre­nait les ver­tus sim­ples de ce jeu, quand il ressem­ble à la vie ? Cette frac­ture a de quoi nous inquiéter.

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Vic en Béarn

Carter, Slade, Smith, Nonu. La mar­que noire fait recette. Un cham­pi­on du monde en haut de l’affiche et par­fois deux, comme c’est le cas pour Pau. Les pre­miers rôles sont désor­mais dis­tribués et la terre du bon maire François en récolte davan­tage que les autres. Le All Black n’est pas bon marché mais la Sec­tion a décidé de met­tre les bouchées dou­bles pour ani­mer son milieu de ter­rain. Ailleurs, à Mont­pel­li­er et à Bor­deaux, on attend de voir à l’œuvre les Spring­boks et les Wal­la­bies. Le Vert galant, lui, véri­fie son total.
Dès qu’il a posé le pied sous les Pyrénées, Col­in Slade s’est écrié, en con­férence de presse : « Ca ressem­ble à la Nou­velle-Zélande. » Opéra­tion mar­ket­ing et com­mu­ni­ca­tion bien menée. Associ­er ain­si le Béarn et l’île du long nuage blanc aura peut-être de quoi sus­citer des voca­tions à terme, court ou moyen, dans le cas, fort prob­a­ble, où d’autres All Blacks ou à défaut de sim­ples kiwis seraient ten­tés par l’aventure paloise, pour peu que la Sec­tion se main­ti­enne, ce qui n’est pas gag­né d’avance dans un bas de tableau relevé.
Slade et Smith au Hameau, ça me rap­pelle ma ren­con­tre avec Vic Yates à Awanui*. Nuit tombée, bar entre deux vil­lages en bord de forêt, au croise­ment de départe­men­tales. Odeurs de par­fum bon marché, de bière ren­ver­sée sur la moquette épaisse, de pous­sière col­lée au bois des étagères encom­brées de bouteilles d’alcool aux trois-quarts vide, et d’urine quand la porte des toi­lettes, à bat­tants, s’ouvre pour laiss­er entr­er ou sor­tir un client. Pénom­bre. Le son mat d’une canne de bil­lard sur la boule. Les mur­mures de dis­cus­sion. La télévi­sion allumée.
Vic Yates est au bar. Accoudé. Un colosse de presque soix­ante-cinq ans qui en parait quinze de moins. Tail­lé comme Benoit Dau­ga, dur comme Marc Cecil­lon, le vis­age de Jack Palance. Grand donc, costaud, émacié. Une petite poignée de sélec­tions avec les All Blacks alors qu’il en aurait mérité dix fois plus. Passé au XIII pour sub­venir aux besoins de sa famille. Et surtout fâché avec le cap­i­taine emblé­ma­tique de l’époque, le pili­er Wil­son Whin­er­ay qui devien­dra Sir. Une vie comme un roman, hachée comme le tor­rent de Délivrance. Sacrée ren­con­tre.
Cinq pintes plus tard, Vic Yates me racon­te qu’il a fail­li jouer à Pau et me demande com­ment va François Mon­cla. Il évoque la tournée de l’équipe de France en 1961 à l’issue de laque­lle le cap­i­taine tri­col­ore et lui scel­lèrent briève­ment une ami­tié durable mal­gré l’éloignement. Il a apporté une let­tre, frois­sée par le temps, écrite par François « Les Bas Bleus » de retour en France dans laque­lle il est ques­tion qu’il vienne jouer pour la Sec­tion Paloise. Vic Yates m’avoua qu’il a hésité longtemps mais finit par se ren­dre à l’évidence : ses par­ents et sa famille avaient besoin de lui ici, dans le nord de l’île du nord. Il res­ta à North Har­bour et Whangarei.
Cette let­tre était pour lui une ouver­ture sur l’ailleurs quand sa vie com­mença à bas­culer du mau­vais côté. Elle lui rap­pelait qu’il avait été quelqu’un, qu’on aurait aimé jouer à ses côtés, là-bas, en France, à Pau, une ville sous les Pyrénées. Et Mon­cla avait ajouté : « Dans une région, le Béarn, qui ressem­ble un peu à la Nou­velle-Zélande. » Col­in Slade n’a jamais lu cette let­tre, Vic Yates est décédé il y a main­tenant sept ans, il fal­lut atten­dre 1970 pour que deux All Blacks, l’ailier Mike O’Callaghan et le demi de mêlée Chris Laid­law jouent en France – l’un à Poitiers, l’autre à Lyon. Le Béarn, lui, s’y est mis avec beau­coup de retard. Je ne sais pas si François Mon­cla se rend régulière­ment au Hameau mais s’il n’y est pas, un peu de lui et de Vic s’y trou­vent. On porte tou­jours l’histoire des autres quand on enfile un mail­lot.
Vic Yates était maori. Bagar­reur, colérique, érup­tif, sus­cep­ti­ble mais aus­si généreux et chaleureux. Il avait enten­du dire que Chris­t­ian Cal­i­fano s’était fait tatouer. Hom­mage à une cul­ture dont l’ancien tri­col­ore est devenu l’ambassadeur en France après avoir été le pili­er des Auck­land Blues en Super 12. Chris­t­ian, qui porte l’âme des guer­ri­ers sur la peau de son dos, était à Pau il y a peu, à l’invitation du club qui fêtait son retour dans l’élite et le début de sa sai­son aux milieu des spon­sors. Sans Con­rad Smith ni Col­in Slade. Le rug­by aime boucler ain­si des cer­cles vertueux.
* Rug­by Land (éd. Philippe Rey, 2011)

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Debout

Une chose que les récents événe­ments nous ont appris, c’est qu’il faut rester debout. Et là, on par­le rug­by. Il faut don­ner vie. En l’occurrence ici au bal­lon. C’est l’enseignement du dernier Mon­di­al, plutôt ent­hou­si­as­mant de ce point de vue, et on remar­que bien, en regar­dant les ren­con­tres de Coupe d’Europe, du moins celles qui n’ont pas été reportées pour cause d’événements juste­ment, qu’il se pro­longe.
Debout, c’est le rug­by pra­tiqué depuis deux journées de Coupe d’Europe par les Anglais, désor­mais revenus en club. Et aus­si celui des Gal­lois, du moins les Ospreys, mul­ti­pli­ant les ini­tia­tives jusqu’à la dernière sec­onde à Mar­cel-Miche­lin. Un jeu de recherche d’intervalles, à défaut de s’isoler dans l’espace. Un jeu de pass­es et de mouvement(s). Pas besoin de gros gabar­its, les appuis suff­isent. Et surtout l’envie.
Jouer, c’est éviter qu’une ligne de hors-jeu se matéri­alise au sol, éviter que les défenseurs se repla­cent en fonc­tion de celle-ci. On remar­que le bras ten­du des «gardes», ces pre­miers plaque­urs au ras des rucks : signe que la défense, bien alignée, com­mence à pren­dre l’avantage sur l’attaque. Que le surnom­bre va rapi­de­ment pencher en faveur de ceux qui n’ont pas le bal­lon.
Pierre Berbizier, avec lequel j’échangeais sur le sujet, remar­quait la vitesse avec laque­lle les demis de mêlée accéléraient le tem­po. «On a retrou­vé des demis de mêlée qui col­lent au bal­lon et ne per­dent pas de temps à l’éjecter, dit Berbize. Au point qu’on a presque l’impression qu’il n’y a pas de ruck, pas d’arrêt au sol.» Effec­tive­ment, quand on regarde les ren­con­tres de ce Mon­di­al, pas plus de deux sec­on­des entre le moment où le por­teur de la balle va au sol et se place en posi­tion de l’offrir à son demi de mêlée, lequel l’expédie illi­co. Et c’est ce qu’on a revu en Coupe d’Europe.
L’échec – encore très relatif – des clubs français lors de ces deux journées européennes tron­quées provient du fait qu’ils n’ont pas encore inté­gré cette donne. Le pas­sage du bal­lon au sol est un aveu col­lec­tif d’impuissance, un  coup d’arrêt funeste, la fin du fameux «momen­tum» cher à nos tech­ni­ciens, expres­sion lati­no-anglo-sax­onne pas encore traduite et qui sig­ni­fie, si l’on en croit une déf­i­ni­tion pas con­trôlée, le tem­po. Mais je préfère celle d’Alexandre B., dans un des com­men­taires de ce blog, à savoir élan.
Il s’agit de l’accélération du mou­ve­ment, de la vitesse du jeu par l’addition des pass­es dans la défense, de pris­es d’intervalles, de rucks éclairs, de trans­mis­sions cour­tes et sèch­es comme autant de mèch­es prêtes à déclencher l’explosion de la défense. Ce tem­po – un scher­zo -, ce rythme accéléré à chaque mesure nous vient des Japon­ais, les pre­miers, à Brighton, en sep­tem­bre dernier et s’est propagé. Sauf que tout le monde n’a pas été capa­ble de le capter.
Dans le pro­longe­ment de ce con­stat, Fabi­en Galth­ié remar­que que l’image des entraîneurs français à l’étranger s’était petit à petit détéri­orée depuis huit ans ; qu’il y avait urgence à repenser notre jeu ; à affirmer notre cul­ture, laque­lle cor­re­spond au jeu debout, sou­tien per­ma­nent autour du por­teur de la balle, regard précé­dant la passe, prise d’intervalle, assur­ance que le rythme ne sera pas cassé et pour cela éviter le mètre de trop.
L’avantage de la Coupe d’Europe, entre de gross­es séquences de Cham­pi­onnat, c’est qu’elle sert d’observatoire du long terme. On sent bien, dans la foulée d’un Mon­di­al 2015 raté par le XV de la Rose, que le rug­by anglais est loin d’être fané. Qua­tre lead­ers de poules sur cinq affichées, le sig­nal – fort – est envoyé. J’ai hâte de savoir s’il s’agit d’une con­stante ou d’une réplique. Ren­dez-vous mi-décem­bre.
Prochaine chronique, mer­cre­di 2 décem­bre. « La nuit du rug­by »

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Au plus haut

Après le tableau le dra­peau. Noir. Cap­i­taine Richie McCaw s’arrête, et la légende Jon­ah Lomu s’en est allée. Reste l’horreur qui flotte encore, mal­heureuse­ment, autour de nous. Ces deux All Blacks représen­taient l’honneur d’une nation, d’un sport. Ils lais­sent der­rière eux des records pour être bat­tus. Ou pas. Mais surtout des regrets. Richie de n’avoir pas su rester plus sou­vent debout, Jon­ah de l’avoir été trop peu, blo­qué sur la ligne des quar­ante.
Richie, coquin de sol, sera pilote d’hélicoptère. Désor­mais, la seule ligne qu’il ne pour­ra pas dépass­er, c’est l’horizon sans cesse renou­velé d’une vie qui ne passera pas par la case «chéquier». Il en sort gran­di en atten­dant d’être anobli. Jon­ah lui aus­si est au ciel. Il y croy­ait. Et n’oubliait jamais une pen­sée pour ses adver­saires, afin qu’ils ne soient pas blessés durant le match. Car il n’avait que des amis.
Der­rière McCaw, je ne sais pas qui il y a eu, qui il y avait. Mais der­rière Lomu, beau­coup d’amour. C’est bien de ça dont nous avons besoin en ce moment. Je n’oublierai pas cet été 2000 où nous nous sommes ren­dus un dimanche, mon copain Michel Deschamps, pho­tographe, et moi, sur les traces de Jon­ah, trente kilo­mètres au sud d’Auckland, entre les val­lons, pour dénich­er Wes­ley Col­lege*.
Mon­sieur Palivi. Amana­ki de son prénom. Tra­pu comme un moine. Homme de con­vic­tions. Sa mai­son est à l’entrée de l’établissement. Entre la route départe­men­tale et la cour prin­ci­pale. Au milieu, sur la droite, en con­tre-bas, des ter­rains ; au moins trois. C’est là que débu­ta Jon­ah. Après avoir jeté sa rage, sa colère et sa frus­tra­tion d’enfant bat­tu par son père, défor­mé par la rue, au milieu d’une vio­lence absolue.
Jon­ah, dés­co­lar­isé, dés­abusé, n’aimait per­son­ne. Même pas lui. Il cher­chait la bagarre. Jusqu’au jour où il trou­va une paire de gants de boxe devant la porte de sa cham­bre, accom­pa­g­née d’un bil­let signé de M. Palavi l’encourageant à aller cogn­er dans un sac de sable plutôt que de con­tin­uer à jouer les petites frappes. Le prof en tongs venait d’infléchir la pente naturelle de celui qu’on appellerait cinq ans plus tard l’homme mon­tage.
Il faut un vil­lage pour élever un enfant. Il faut surtout de l’amour. Lomu en a trou­vé autour de lui, mère, épous­es, édu­ca­teurs, mais aus­si coéquip­iers, agents, spon­sors et adver­saires. Jamais joueur n’a été autant appré­cié, respec­té, ne s’est lié d’autant d’amitiés. A l’unanimité. Jamais aus­si joueur n’aura été comme lui plus grand qu’une équipe et pas n’importe laque­lle : celle des All Blacks.
Deux étoiles se sont éloignées : McCaw et Lomu. Elles éclairent les extrémités du long nuage blanc, cette île dou­ble et ovale qui règne sur les ter­rains depuis que le rug­by s’est ouvert aux voy­ages. L’un est un parangon d’altruisme, cap­i­taine d’exemple, fig­ure tutélaire froide comme un règle­ment, plus fin qu’une ligne de hors-jeu. L’autre est une légende, LA légende, aili­er vol­canique et incon­stant, totem emblé­ma­tique d’un sport devenu pro­fes­sion­nel, per­son­nage de jeu vidéo.
McCaw sym­bol­is­era sans doute longtemps les All Blacks, Lomu était plus grand qu’eux. McCaw réu­nis­sait les valeurs de cette dis­ci­pline, Lomu les a dépassé, créant une zone d’expression où il était seul à entr­er. Habana, Campese, Blan­co, Wilkin­son, O’Driscoll ? Juste der­rière. Pas loin, mais der­rière. McCaw se plaçait au milieu, Lomu plus haut. C’est d’ailleurs là où il s’est engouf­fré.
L’un, dont le numéro, le pro­fil, le sourire, les épaules, res­teront gravées dans l’imaginaire, n’a jamais rem­porté le trophée Webb-Ellis. Mais il est cham­pi­on. L’autre l’a soulevé deux fois. Et même de suite. Mais on n’entre pas dans la légende unique­ment avec des titres. Voilà qui mérite réflex­ion. Ceux qui sac­ri­fient beau­coup pour une quête au boucli­er à la coupe doivent savoir qu’à la fin ce qui compte – ce qui compte vrai­ment – ne s’achète pas.
Que serait devenu Jon­ah Lomu, petit cogneur à la dérive dans South Auck­land, sans une mère aimante mais assez lucide pour l’obliger à quit­ter l’enfer des rues et rejoin­dre une insti­tu­tion sco­laire pour enfants en dif­fi­culté ? Sans un édu­ca­teur avisé ? Sans le rug­by ? En ces jours de destruc­tion, face à ceux qui sèment la déso­la­tion, se rap­pel­er que le sport col­lec­tif est – à l’égal des champs artis­tiques et des ter­rass­es de café où nous ne cesserons de nous asseoir – un morceau d’humanité à partager. Un art de vivre.
*Rug­by Land (Edi­tions Philippe Rey, 2011)

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Tableau noir

Du jamais vu à ce niveau de la com­péti­tion. Aucune finale de Coupe du monde n’a été aus­si spec­tac­u­laire, aus­si envoutante, même. On a beau creuser, on ne trou­ve pas trace d’équipe offrant une telle per­for­mance. A ce sujet, il faudrait arrêter d’écrire «presta­tion» quand on évoque une démon­stra­tion de cette ampli­tude. Dernier à mon­ter sur le podi­um à Twick­en­ham, le coach kiwi Steve Hansen a reçu sa médaille des mains de Bernard Lapas­set, Mr. World Rug­by. Un ancien Rochelais devient donc dis­crète­ment dou­ble cham­pi­on du monde.
L’art et la manière que ce troisième titre mon­di­al néo-zélandais ; un morceau d’anthologie livré sur un plateau doré au pays qui a vu naître cette dis­ci­pline sportive. Trou­vera-t-on un qual­i­fi­catif adap­tée à cette sym­phonie de rug­by. Digne de la Neu­vième ? Hymne à la joie de jouer, sans aucun doute. Autant en 2011, les All Blacks avaient été tétanisés par l’enjeu, dans leur stade, devant leur pub­lic. Autant qua­tre ans plus tard, ils se sont ouverts en libérant le bal­lon dès que pos­si­ble. Rug­by de tableau noir, de cadre noir. Jeu de vitesse, de per­cus­sion, de rythme ; rug­by d’exécution, de prise d’intervalle, d’ensemble. Mon­u­ment. Bien plus imposant que Twick­en­ham, plus étince­lant que le trophée Webb-Ellis.
Les Aus­traliens, dans tout ça ? Pour danser le tan­go, il faut être deux. Comme en amour. Seul, c’est bien aus­si, mais il ne faut pas en abuser. Les All Blacks ont été grands parce que les Aus­traliens ont été forts. Au sol, tout d’abord, pour récupér­er des bal­lons dans les rucks et blo­quer plusieurs avancées kiwis. Men­tale­ment, surtout, menés 21–3, pour revenir à 21–17 en l’espace de onze min­utes.
Les Wal­la­bies de Chei­ka ont ral­lumé cette finale au moment où on pen­sait que les All Blacks leur avaient éteint la lumière. Mais dans un dernier quart d’heure de maîtrise totale, un dernier quart d’heure de cham­pi­ons, les All Blacks ont ver­rouil­lé leur titre. Par Dan Carter, dont le recrute­ment au Rac­ing 92 – bien joué Jacky – va rem­plir les travées de l’Arena. Avant cela, c’est Ma’a Nonu – bien jugé, Mourad – qui avait vis­sé le score d’un exploit sur demi-ter­rain. May­ol l’attend impatiem­ment.
Quelle équipe pou­vait empêch­er les All Blacks d’entrer deux fois dans l’histoire ? L’Angleterre au meilleur de son jeu ? L’Afrique du sud avec un sup­plé­ment d’étincelle ? Des Gal­lois, des Argentins ? Sans doute pas. Peut-être une équipe venue de Mars. Et encore. Avec des joueurs à qua­tre bras. Parce que le fes­ti­val de pass­es noires a été si sub­tile­ment réal­isé que rien ni per­son­ne sur notre planète ovale n’aurait pu l’annuler.
Que va-t-il rester de cette apothéose 2015. Tout, on l’espère. Le noir va devenir une couleur. Lumineuse. Une référence absolue, le fond d’écran de toutes les équipes. Une volon­té offen­sive va ray­on­ner, c’est obligé. Plus jamais quelqu’un ne pour­ra évo­quer autre chose que le jeu, leur jeu. Il affiche com­plet. Rien ne peut en être retranché. C’est l’Outrerugby, expres­sion de l’écrivain Benoit Jean­tet. Parce que l’emporter est vital. Ques­tion de survie, dix­it Charles Juli­et vis­i­teur dans le vent.
Et nous, obser­va­teurs, qu’allons-nous rem­porter de ce Mon­di­al ? Des émo­tions, des fris­sons, des visions. Du rug­by de rêve pour qua­tre ans, jusqu’à la prochaine au Japon. Cette Coupe du monde 2015 est «Le sacre du jeu», titrait L’Equipe Mag­a­zine avant cet apogée, sous la plume de Jean-Christophe Collin, son plus sub­til mes­sager. Rien n’est plus vrai, plus frais, plus jouis­sif, plus enjoué. Jouez, jouez…

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