Lumière(s) de Juilet

Mac Orlan, Gracq, Blondin, Girau­doux, Lacou­ture, Capron, Til­l­inac, Dubois, Embareck, Des­saint : les écrivains français et le rug­by entre­ti­en­nent un lien priv­ilégié. Et la Nou­velle-Zélande rêve de rem­porter le trophée Webb-Ellis pour la deux­ième fois con­séc­u­tive. Ren­con­tre avec Charles Juli­et, un des rares à s’être ren­du au pays du long nuage blanc. Par un autre écrivain, Benoit Jean­tet*. C’est cadeau.
«En gare de Lyon-Per­rache, quel temps pou­vait-il faire à l’autre bout du monde ? Repenser à la Nou­velle-Zélande, c’est con­vo­quer l’image poé­tique d’un pays enrac­iné dans le mythe par la seule magie d’un mail­lot noir. Revenir aus­si au livre éponyme de Charles Juli­et. Le but de notre voy­age à Lyon : le ren­con­tr­er, à la lumière du jour­nal qu’il a tenu entre août 2003 et jan­vi­er 2004.
En haut de la volée de march­es menant du quai à la salle des pas per­dus, sa sil­hou­ette timide appa­rait en retrait. Pardessus bleu nuit. Foulard noué autour du cou. Charles Juli­et et son élé­gance stricte. Vis­age émacié. Traits rudes sculp­tés dans le dur de l’existence. Une poignée de main cor­diale. Il nous invite à le suiv­re dans les rues de Lyon presqu’île. De cette moitié d’île à cette île absolue qu’est la Nou­velle-Zélande.
Etre à l’écoute et savoir regarder au-delà des choses et de leurs apparences : le pro­pre des grands écrivains. Ami de Beck­ett. Con­fi­dent des pein­tres. Romanci­er, poète et dra­maturge. De Frag­ments au dernier tome de son Jour­nal, Charles Juli­et n’a cessé d’approfondir cette quête intérieure de soi dou­blée du désir pro­fond de com­pren­dre l’autre et le monde. Alors en Nou­velle-Zélande, ce regard, par quoi a‑t-il été d’abord frap­pé? «Par les rap­ports entre les gens. Plus libres et plus faciles qu’en France.» Par la qua­si absence de bar­rières. «Dans une société aus­si cos­mopo­lite que la leur, on ne retrou­ve presque aucune trace de class­es sociales, au sens où on le conçoit. Bien sûr, il y a des rich­es et des pau­vres. Et des prob­lèmes soci­aux. Mais cette absence de for­mal­isme dans les rela­tions m’a d’emblée saisi. Les Néo-Zélandais sont affa­bles et bien dis­posés avec l’étranger. Lorsque j’ai souhaité ren­con­tr­er un ancien joueur de renom, un poète ou une écrivaine, cela s’est tou­jours fait très facile­ment.»
La Nou­velle-Zélande est con­sti­tuée de deux îles prin­ci­pales. Deux collines sur­plombent Lyon. Une pour prier. Une autre pour tra­vailler. Nous nous arrê­tons pour évo­quer l’impression d’extrême isole­ment ressen­tie au long de son séjour. «Là-bas, on se sent en per­ma­nence très loin de tout. Presque coupé du monde. Pen­dant de nom­breuses années, la Nou­velle-Zélande n’apparaissait pas sur les cartes. De là a pu naître un sen­ti­ment d’exclusion. Un manque de recon­nais­sance dont ils ont beau­coup souf­fert et dont, je crois, ils souf­frent encore.» Charle Juilet glisse son admi­ra­tion pour cer­tains rug­by­men, dont Lionel Nal­let. «Lui, il est de Bourg.» Com­pren­dre Bourg-en-Bresse, pré­fec­ture de l’Ain, départe­ment où Charles Juli­et a vu le jour. Un 30 sep­tem­bre 1934. A Jujurieux.
Enfance rurale passée au cul des vach­es. Arraché à sa mère, il est placé dès l’âge de trois mois dans une famille de paysans suiss­es. A douze ans on l’envoie dans une école mil­i­taire. L’expérience douloureuse du Pry­tanée, temps des brimades, des vio­lences sournois­es et de l’enfance «cette mal­adie dont on ne guérit jamais», lui fourniront la matière de Lam­beaux et de L’année de l’éveil, où on croise un jeune Juli­et très dur au cuir. «Enfant de troupe, j’ai immé­di­ate­ment été attiré par le rug­by.» Parce que ce sport par­lait autant «aux entrailles qu’à la tête.» Parce que «si l’on sait voir, on peut tenir sa place.»
Le rythme de sa res­pi­ra­tion impose un mur­mure. Une voix douce, apaisée, s’écoule à mots comp­tés. Le vent s’engouffre au moin­dre angle de rue où il trou­ve du champ. Vent néo-zélandais, et ses bour­rasques à décorner un bœuf de pre­mière ligne. «En plein hiv­er, on voit des fleurs de partout, pour­tant, dès qu’il com­mence à souf­fler, Il n’est pas rare que des gens soient ren­ver­sés. A Welling­ton, j’ai enten­du dire qu’à cause de lui, on peut vivre les qua­tre saisons en l’espace de quelques heures.» Un pays dur aux hommes lesquels vont bra­vant l’intempérie par­fois très courts vêtus. Les Néo-Zélandais auraient-ils des gènes dif­férents de ceux du reste de l’humanité? Lorsqu’il se revoit marchant par­mi eux, emmi­tou­flé, l’écrivain serait volon­tiers ten­té de le croire. Surtout que. «Ayant assisté à plusieurs matchs, j’ai eu le plaisir de con­stater que, mal­gré la pluie bat­tante, le froid et ce vent, le bal­lon ne ces­sait de vivre de main en main.»
On s’attable autour d’un café. Aus­si noir que le mail­lot de ces coloss­es aux pieds nus. L’obligation de vic­toire leur pèserait-elle sur les épaules plus que le monde en son entier et si oui, d’après lui, pourquoi ? L’écrivain abor­de ce qui lui parait essen­tiel pour bien com­pren­dre le lien irra­tionnel unis­sant les All Blacks à leur pays : «Les Néo-Zélandais ont un prob­lème d’identité. Ils vivent très mal le fait d’être éloignés du reste du monde. D’en être comme tenus à l’écart.» Presque à se deman­der si la Nou­velle-Zélande est vrai­ment un pays. «De plus en plus, il me sem­ble. D’abord parce que les cul­tures ont fini par se mêler, à l’exception des Maoris qui vivent tou­jours avec le sen­ti­ment d’avoir été spoliés. Et puis surtout parce que cette équipe des All Blacks a per­mis au pays de s’unifier. Qu’autour d’elle un principe iden­ti­taire a fini par émerg­er.» 
Là-bas, le rug­by est bien plus qu’un sport, «dans la mesure où chaque vic­toire mod­i­fie les regards que le monde porte habituelle­ment sur ces deux îles isolées. Où l’immense respect qu’inspire les All Blacks à leurs adver­saires rejail­lit sur tous et con­tribue à ren­forcer ce lien iden­ti­taire. Entre les com­posantes de la nation néo-zélandaise et son équipe, au fil du temps, une charte tacite aurait été con­clue.» Lien d’autant plus fort, incom­préhen­si­ble, presque déraisonnable à nos yeux, que «bien sûr, quand la vic­toire n’est pas là, toute une nation se sent pro­fondé­ment meur­trie. Elle peut avoir le sen­ti­ment de per­dre la meilleure part d’elle-même.» Comme si elle red­outait de bas­culer à nou­veau dans l’oubli.»
* Auteur de Short Sto­ries (Atlanti­ca), Prière de ne pas don­ner à manger aux ani­maux (Atlanti­ca), Dic­tio­n­naire du désir de lire (Hon­oré Cham­pi­on), Nos guer­res indi­ennes (Publi.net), et Nos rêves sont priés de pren­dre une douche froide (Jacques Fla­ment).

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Science physique

Quand on vu, en demi-finales, le niveau d’engagement des joueurs de l’hémisphère sud dans les impacts, les con­tacts, les plaquages et les déblayages, il sera dif­fi­cile désor­mais d’ironiser sur leur Super Rug­by naguère jugé trop spec­tac­u­laire pour être totale­ment effi­cace. Jamais dernier car­ré mon­di­al n’a atteint une telle inten­sité physique, jamais nation du nord n’en avait été absente.
Le rug­by du Tournoi s’est per­du sur le chemin de Twick­en­ham. Same­di et dimanche dernier, Gal­lois – au com­plet – et Ecos­sais, motivés comme ils l’étaient en quart, auraient pu tenir le choc. Les Anglais sans doute aus­si, mais on n’en saura rien. Quant aux Français, si peu engagés sur le front du com­bat col­lec­tif et indi­vidu­el, ils auraient som­bré dans des pro­fondeurs abyssales jamais atteintes, au-delà même des soix­ante points.
Le Four Nations Cham­pi­onship a gag­né ses let­tres de noblesse au milieu des reje­tons de la monar­chie anglaise, intro­duit désor­mais dans le Tem­ple le temps d’une fin de semaine plu­vieuse et froide. Les con­di­tions météorologiques, l’automne lon­donien, n’ont pas refroi­dies ni gênées les ardeurs. Nous avons assisté à deux immenses ren­con­tres, et à chaque fois les plaques tel­luriques s’entrechoquant ont fait trem­bler le stade, certes, mais surtout bougé les lignes comme sans doute jamais dans l’histoire ovale.
Le rug­by, à ce niveau d’expression et de pres­sion, est une sci­ence physique. Sans gros plan,  depuis les cin­tres du stade de Twick­en­ham, on voy­ait bien que ça tapait fort. Très fort. Pour que les Spring­boks finis­sent genoux à terre, exténués, dans leurs vingt-deux mètres, en essayant de remon­ter le ter­rain et deux points de retard dans un ultime effort, il fal­lait bien que les All Blacks leur aient infligé une ter­ri­ble sanc­tion aux points d’impact.
Les Argentins, qui ont détru­it l’Irlande, furent inca­pables d’inscrire le moin­dre essai, le lende­main, fra­cassés au plaquage par les Aus­traliens. Cinq Pumas sor­tis du ter­rain brisés et rem­placés pour preuve de la vio­lence des ren­con­tres, et celui qui est resté, l’arrière Tuculet, avait le nez cassé. Pour autant, il serait vain de ressor­tir l’aspect mar­quant de ces demies en occul­tant les qual­ités tech­niques exprimées. Et surtout l’engagement men­tal et les plans de jeu. L’écrivain Benoit Jean­tet par­le même (d’)ailleurs d’Outrerugby dans l’intervalle exprimé par Pierre Soulages tant la matière, com­pacte, est lumineuse.
Qua­tre équipes, qua­tre nations, qua­tre façons d’aborder un match couperet, qua­tre visions du rug­by. Same­di prochain, le cham­pi­on du monde lais­sera une empreinte. «Les All Blacks, c’est ce vers quoi on doit ten­dre,» dit l’ancien ouvreur de la Rose, Stu­art Barnes, amoureux déçu du French Flair. Mais tous, entraîneurs, jour­nal­istes, obser­va­teurs, pas­sion­nés, sont tombés sous le charme de ce coquin de Michael Chei­ka. On y revien­dra.

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Toujours pas ensemble

Le fias­co est encore chaud que la FFR et la LNR s’agitent des com­mu­niqués devant le nez. Au lieu de tra­vailler de con­cert. Encore une fois, les intérêts par­ti­c­uliers passent avant l’intérêt général. Par ici des con­trats fédéraux, par là je me désol­i­darise. Mar­cous­sis ver­sus Top 14, fil­ière bleue con­tre recrute­ment étoilée. Ça doit quand bien les faire mar­rer, Dan Carter et Ma’a Nonu, ce Clochemer­le. Qu’ils en prof­i­tent, parce que dans deux semaines, ils vont tomber au milieu des règle­ments de comptes à KO querelle.
Franche­ment, la faute à qui ? A Philippe Saint-André, bien sûr. Mau­vais sélec­tion­neur, man­ageur peu entraî­nant. A ses adjoints, Patrice Lag­is­quet et Yan­nick Bru, qui ne voient pas le même jeu. A cette pré­pa­ra­tion physique mirac­uleuse, croy­ait-on, mais trop axée sur le classe­ment du meilleur grimpeur. Au Top 14 qui recrute trop de bons joueurs et affaib­lit nos moyens. A Mar­cousis qui cuit trop bleu et pas assez saig­nant. Au prési­dent Camou trop silen­cieux. Au prési­dent Goze, trop bavard. A Blan­co trop gros, et au pal­marès trop mince de ces qua­tre saisons. Les analy­ses post-mortem ressem­blent à des inven­taires à la Prévert, la poésie et le raton-laveur en moins.
J’ai vu Philippe Saint-André œuvr­er comme joueur et cap­i­taine du quinze de France, puis comme entraîneur à Glouces­ter, à Bour­goin et à Sale. Il a tou­jours cher­ché à con­stru­ire en s’inspirant de l’architecture anglaise : un directeur de rug­by, des tech­ni­ciens par secteurs, des joueurs matures et respon­s­ables, un fond de jeu sim­ple (con­quête, défense, occu­pa­tion du ter­rain) sur lequel pos­er un buteur fiable et quelques com­bi­naisons effi­caces. Rien d’inabordable ni d’excentrique. J’y ai cru, même quand il m’a avoué hérit­er «d’une petite généra­tion», obligé de recruter hors fron­tières, Ato­nio, Le Roux, Kock­ott, Nakaitaci, Sped­ding. Parce qu’il a ajouté, juste après : «Mais on peut y arriv­er». Il n’y est pas par­venu. Ce ne sont pas les soix­ante points encais­sés face aux All Blacks en quart de finale qui me plombent mais la défaite en poule con­tre l’Irlande privée de Sex­ton et d’O’Connell. Ce jour-là, les joueurs ont lâché le match.
Pas de cœur, pas d’âme, pas d’envie. Qu’on ne me dise pas qu’ils étaient fatigués, que le Cham­pi­onnat de France les ruine : dans le même temps, Géorgiens, Roumains et Argentins de chez nous ont bril­lé, séduit et fra­cassé la ligne d’avantage. Les Ecos­sais, fierté de l’hémisphère nord, n’ont pas de Cham­pi­onnat, pas de réser­voir, peu de ressources. Ils sont allés recruter sept mer­ce­naires dont cer­tains n’avaient aucune idée où situer les Bor­ders sur une carte. Mais ils ont tous joué pour le mail­lot, dix­it leur coach Cot­ter, pour l’idée qu’ils se font d’une équipe, parce que le mot «ensem­ble» a pour eux un sens.
Ensem­ble. Voilà sans doute ce qui car­ac­térise le mieux le rug­by. Quand l’Angleterre, élim­inée dès la phase de poules d’une com­péti­tion qu’elle organ­ise, crée une com­mis­sion pour essay­er de com­pren­dre com­ment son XV de la Rose a pu tomber aus­si bas (dans une poule qui com­pre­nait l’Australie et le pays de Galles, tout de même), la France se lance dans la guerre des com­mu­niqués ; à qui aura la meilleure idée pour ne pas don­ner l’impression de n’en avoir eu aucune, ou alors des mau­vais­es, pen­dant qua­tre ans.
Guy Novès com­mence son man­dat le pre­mier novem­bre. Il va porter une faute orig­inelle avant même d’avoir annon­cé sa pre­mière liste : il été choisi par deux per­son­nes, Pierre Camou et Serge Blan­co, alors qu’une com­mis­sion de sept mem­bres devait l’élire. Il n’avait envoyé qu’une sim­ple let­tre de déc­la­ra­tion d’intention alors qu’à ma con­nais­sance au moins trois entraîneurs, Fab­rice Lan­dreau, Fabi­en Galth­ié et Raphael Ibanez, avaient con­coc­té un pro­gramme de tra­vail pré­cis et étayé, impli­quant en syn­ergie la DTN, les clubs et les dif­férentes équipes de France, dans tous les reg­istres : pré­pa­ra­tion physique, développe­ment, com­mu­ni­ca­tion, encadrement, jeu, inno­va­tions tech­nologiques…
Quand bien même Novès parviendrait – il en est capa­ble – à imprimer rapi­de­ment et effi­cace­ment sa touche per­son­nelle là où tous (Fouroux, Dubro­ca, Berbizier, Laporte, Lièvre­mont, Saint-André) ont échoué depuis trois décen­nies, il ne resterait dans l’Essonne que deux ans, le temps que Bernard Laporte, annon­cé haut et fort prési­dent de la FFR, se choi­sisse un fau­teuil, un bureau et un nou­v­el entraîneur nation­al. Per­se­ver­are dia­bolicum.

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Jusqu’à l’hallali

Pas sou­verains en mêlée, inex­is­tants sous les coups de pied de ren­voi, sec­oués sur les impacts, trop de plaquages man­qués, Micha­lak con­tré au pre­mier dégage­ment, des lancers en milieu d’alignement facile­ment détournés. Et Jon­ah Lomu bis, Julian Savea, qui mar­que en puis­sance, explosant trois Français en qua­tre foulées. Nakaitaci, Sped­ding et Sli­mani sur le cul pen­dant que Picamoles, auteur de l’essai de l’espoir, souf­fre de la hanche. 29–13 à la pause.
Ou boire le cal­ice jusqu’à l’hallali. Défaite con­tre l’Irlande (24–9) alors que Philippe Saint-André en avait fait le tour­nant de son médiocre quadri­en­nat. Marée noire à Cardiff, 41–13, là même où huit ans plus tôt, une équipe de France s’était mon­trée à la hau­teur de sa répu­ta­tion. Deux ren­dez-vous man­qués. Man­qué, com­pléte­ment, comme le man­dat de Saint-André.
J’y ai cru, pour­tant. Cru que PSA serait capa­ble d’insuffler son esprit de com­péti­teur au XV de France, cru que les qua­tre années de tâton­nements seraient con­tre bal­ancées par une Coupe du monde de qual­ité. Hélas, le désas­tre est total. Pas un domaine dans lequel puis­er un début de sat­is­fac­tion. L’horreur et le néant.
Certes, cette généra­tion est minus­cule. Qui, par­mi les Tri­col­ores d’aujourd’hui, peut revendi­quer une place dans un XV Mon­di­al ? Per­son­ne. Alors dans un Quinze bis ? Tou­jours per­son­ne. Il y aurait des Japon­ais, comme Goro­maru et Leitch, Gor­godze, mais pas de Français. Surtout pas Dulin, Naikat­aci, Maestri, Papé, Micha­lak, Dumoulin, trans­par­ents, dépassés, nuls par­fois. La cat­a­stro­phe des sélec­tions.
A l’heure de jeu, la France a craqué. Les piliers kiwis perçaient au milieu de piquets rouges. La honte. Même en 1991, bat­tus par les Anglais en quart de finale, les Tri­col­ores s’étaient bat­tus jusqu’au bout. Là, same­di soir, à Cardiff, où sont passés l’honneur et la fierté, à défaut de fond de jeu et de plan tac­tique ? Au fond de la riv­ière Taf.
61–10. 9 Juin 2007. Tournée aban­don­née à Welling­ton. Cas­taignède, Cal­i­fano, Papé, Pierre, Chouly, Magne, Cha­bal, Oue­drao­go, Ibanez et Mas por­taient le mail­lot bleu. Fias­co anec­do­tique. A Cardiff, ce 62–13 entre dans les annales. Jamais quart de finale de Coupe du monde n’a été aus­si dis­pro­por­tion­né. La France est dev­enue une nation de Tier 2. Au moins, la Nami­bie avait inscrit qua­torze points con­tre les All Blacks en match de poule, le 24 sep­tem­bre, au stade Olympique. Un de plus que ces Tri­col­ores. On riait presque jaune de voir Ma’a Nonu, trente-trois ans, sprint­er comme un junior en fin de match. Et Talès sor­tir le bal­lon hors des lim­ites du ter­rain pour éviter le dix­ième essai «his­torique».
Croisé dans la salle de presse de Twick­en­ham, ven­dre­di, l’ancien ouver­ture du XV de la Rose, Stu­art Barnes, m’avouait ne «pas souhaiter que cette équipe de France bat­tent les All Blacks. Il ne le faut pas. Pour le rug­by. J’adore le jeu à la Française mais là, cette équipe de France ne sait pas jouer. Il faut au con­traire que ce soit la Nou­velle-Zélande qui l’emporte. Parce que les All Blacks se font des pass­es, met­tent du mou­ve­ment, de l’intelligence, et c’est vers ça qu’il faut ten­dre. J’espère même que cette équipe sera écrasée et dis­paraitra de la com­péti­tion, et qu’on en par­le plus. Et Dieu sait si j’aime la France et son rug­by. Mais là, elle représente tout ce que je déteste.»  Le score et le con­tenu de ce quart de finale lui don­nent rai­son.
Je m’attends pour ma part à un tombereau de cri­tiques sur mon inca­pac­ité à percevoir la réal­ité, et ça sera sans doute pleine­ment jus­ti­fié. On me reprochera mon sou­tien à ce XV de France pen­dant qua­tre ans, mon absence de remords et le faible degré de per­ti­nence de mes juge­ments. Et à ce que ma chronique d’aout 2011 – la deux­ième de ce blog – ressorte comme un geyser. L’heure est aux boucs-émis­saires. Aux clous qu’on plante sur ma croix. De Saint-André.

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Remember Auckland

Pour être la pre­mière fois cham­pi­ons du monde, les All Blacks s’étaient motivés à l’extrême dans leur ves­ti­aire de l’Eden Park avant la finale. «Rap­pelez-vous de Nantes ! hurlaient Wayne Shelford et quelques autres. Rap­pelez-vous ce qu’ils nous ont fait !» C’était en 1987. Ian Borth­wick avait immor­tal­isé les pro­pos dans Libéra­tion. L’année précé­dente, à Nantes, le XV de France de Champ, Rodriguez, Ondarts, Lorieux, Dubro­ca, leur était passé dessus. Ils en por­taient les stig­mates, Shelford une cica­trice sur le scro­tum. Les Français, regret­taient les Kiwis, avaient tracé une ligne rouge.
Il faut avoir suivi les tournées tri­col­ores en Nou­velle-Zélande pour savoir qu’au pays du long nuage blanc tel était le tarif. Chaque adver­saire qui dépas­sait la ligne noire, celle du hors-jeu, avait droit à un traite­ment cram­pon­né. Les joueurs sor­taient, au mieux, avec le dos et les cuiss­es striés, par­fois sur quar­ante cen­timètres. Ca s’appelait le ruck­ing. Per­son­ne ne pleu­rait. Et les Maoris ado­raient. Rotorua, 1989. Je me sou­viens d’un match entre Bay of Plen­ty, – terre de bucherons en ciré jaune – et le XV de France du mer­cre­di. Tor­do, Gal­lart, Chabows­ki, Roumat, Béraud et Pujolle avaient ren­du la loi du talon. «Un match comme ça, dans le Cham­pi­onnat de France, on ne le ter­mine pas. Ou alors à 10 con­tre 10, avec cinq expul­sés de chaque côté», souri­ait le Varois Mar­co Pujolle, spé­cial­iste de la génu­flex­ion dans les mauls.
Ce jour-là, sous la pluie, tout le monde s’était régalé. Les joueurs kiwis s’étaient ren­dus dans le ves­ti­aire français dès le coup de sif­flet final. Les Français, sur­pris, ne savaient pas à quoi s’attendre tant ce match avait été âpre, euphémisme pour vio­lent. En fait, ils venaient fière­ment échang­er les mail­lots avec un adver­saire qu’ils jugeaient digne d’éloges. «On a per­du au change, se mar­rait Tor­do, après coup(s). Parce qu’à force de leur marcher dessus, leurs mail­lots étaient déchirés… »
On passera sur 1999 (Twick­en­ham) et 2007 (Cardiff) pour aller directe­ment sur 2011. Eden Park d’Auckland. Essai de Wood­cock : deux joueurs français sont retenus par le mail­lot dans l’alignement et les deux avants Néo-Zélandais for­ment écrans. Sor­tie de Par­ra : coup de genou et coup de poing simul­tanés signés McCaw. Pas vu pas pris hors-jeu et pas sanc­tion­né d’un ruck­ing non plus sur sept rucks dans les vingt dernières min­utes. Pas la moin­dre pénal­ité, pas le moin­dre but à se met­tre sous le pied. Si, quar­ante-cinq mètres face aux poteaux, et Trinh-Duc dans un péché d’orgueil souhaite le frap­per alors qu’il ne bute pas d’habitude, et que Damien Traille vient d’entrer à l’arrière pour ça.
Se sou­venir d’Auckland, donc. Agréger les injus­tices subies pour les trans­former en énergie vitale ; sub­limer le sen­ti­ment de revanche. En un mot : exis­ter. Enfin. Après qua­tre ans dans l’ombre. Chercher la lumière. Bleue. Same­di soir, dans l’antre du Mil­len­ni­um. Imag­inez ce que vont dire et penser Mor­gan Par­ra, Pas­cal Papé, Thier­ry Dusautoir, mais aus­si Szarzews­ki, Mas et Picamoles qui étaient de l’aventure bleue sur l’île du long nuage blanc. Sen­tez peser leurs regards noirs. Eux savent et vont trans­met­tre. Il est pos­si­ble de faire trem­bler une nation par un point d’écart. Les All Blacks ne sont pas invin­ci­bles. Mal­gré tout ce qu’ils annon­cent, ils craig­nent le XV de France. Depuis tou­jours. Pas à chaque match. Une fois suf­fit. Same­di ?

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Décoiffés au poteau

L’instantané est ter­ri­ble. Le demi de mêlée irlandais Mur­ray appuie le bal­lon sur la base du poteau pen­dant que les Français sont sur leur ligne d’en-but, hagards. Bat­tus, et pour finir débor­dés, emportés. Ter­ri­ble con­stat : qua­tre ans pour rien. Pour une défaite en match de poule con­tre l’Irlande, deux fois vain­queur du Tournoi. Le bilan chiffré de ce Mon­di­al est meilleur qu’en 2011, mais le con­texte est totale­ment dif­férent.
Cette fois-ci, con­traire­ment à Welling­ton, l’objectif était clair : ter­min­er pre­mier de poule pour affron­ter l’Argentine en quart. Et bien c’est foutu. Il fau­dra se coltin­er les All Blacks ! Mais il n’y a pas que ça de foutu. Tout ce qu’a annon­cé Philippe Saint-André était donc bidon ?  Dif­fi­cile à accepter. Le « nous serons prêts » n’était que de la méth­ode Coué ? Le XV de France présente une mêlée en car­ton, une touche désar­tic­ulée, pas de jeu de ligne, aucune ani­ma­tion à part autour de Frédéric Micha­lak, le seul à avoir du génie dans cette équipe, et un début de relance autour de Scott Sped­ding, l’un des rares avec Louis Picamoles (mer­ci M. Pasquier) à avoir vrai­ment envie d’attaquer.
Com­ment une équipe de France pré­parée et affutée a‑t-elle pu cra­quer ain­si ? Inca­pable de prof­iter des sor­ties sur blessure des lead­ers irlandais, Jonathan Sex­ton pour la stratégie, Paul O’Connell pour l’esprit. Je veux bien que tout soit de la faute de PSA, il a sa part, et elle est large et épaisse, mais on a vu des joueurs français bat­tus physique­ment, abat­tus men­tale­ment, et pour finir brisés. Pas de révolte, pas d’énergie pos­i­tive, rien sur la fin. Rien sur la faim.
Voilà un des plus mau­vais match­es de l’ère Saint-André et il y en a eu, des daubes, pen­dant qua­tre ans. Et au pire moment. Car là, pas d’échappatoire, c’était LE ren­dez-vous annon­cé. Et au bout quoi ? Un fias­co majus­cule. La grosse claque. La ques­tion, main­tenant, est de savoir si ces Tri­col­ores-là, qu’on dit et qu’on voit sans âme, seront capa­bles de rebondir, de se redress­er, de se relancer, de se sub­limer ? Ils l’ont déjà fait. En 1999 à Twick­en­ham face aux All Blacks ; en 2007, à Cardiff et en quart con­tre ce même adver­saire. En 2011, en quart con­tre les Anglais. On peut encore y croire. Papé, Dusautoir, Mas, Szarzews­ki, Picamoles, Par­ra… C’est à eux, main­tenant, de jouer. Et l’espoir demeure.

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Everest

Par­tir tôt, d’accord, mais pour aller où ? Stu­art Lan­cast­er était prêt, ses joueurs d’aplomb, ses choix mul­ti­ples. L’Angleterre organ­i­sait alors for­cé­ment, ce serait mieux que partout ailleurs. C’est vrai qu’elle est flu­ide, cette Coupe du monde, les bénév­oles souri­ants, le process huilé, mis à part la cir­cu­la­tion autour et vers Twick­en­ham. Rien de grave, on par­ti­ra à pied de Rich­mond. La vue des berges de la Tamise peintes par William Turn­er est plaisante.
On appré­cie aus­si  que le prési­dent Nel­son Man­dela soit entré same­di dans le Hall of Fame de la World Rug­by. Annonce effec­tuée à New­cas­tle par le prési­dent Lapas­set, et François Pien­aar au sou­tien. C’est bien pour l’ex-IRB d’avoir un peu de ver­nis mais Madi­ba appar­tient à un pan­théon bien plus relevé en com­pag­nie du Mahat­ma Gand­hi et de Mar­tin Luther King, pour ne choisir que deux de ses coéquip­iers. Chris Rob­shaw, lui, ne risque pas d’y faire ne serait-ce qu’une appari­tion. Pour le cap­i­taine anglais, ce sera plutôt le Hall of Shame.
Se réjouir ou pas ? Ten­dre la main en lançant «Sor­ry, good game» ? Se dire qu’un peu d’humilité ne fait pas de mal à ceux qui ne per­dent jamais à ce jeu mais par­fois ne gag­nent pas ?  L’Australie et le Pays de Galles, enjoués, ont bien mérité d’un quart de finale. L’Angleterre n’est pas le monde quand bien même elle l’a dom­iné, sou­veraine sur les vagues, et lui a don­né sa langue à partager. Au fond du buzz on cla­que­rait bien Sir Clive pour avoir dit que «les Aus­traliens ne sont pas les plus malins» et ce petit prick de Cipri­ani qui con­sid­ére qu’ «aucun Aus­tralien n’a sa place dans le XV d’Angleterre.» Ils ont rai­son : l’Australien est doué de ce que les musi­ciens appel­lent le ruba­to et aucun n’a sa place dans l’équipe rose parce qu’elle n’est pas assez bonne.
Le dif­fuseur, qui choisit quelle petite nation doit se coltin­er trois match­es en dix jours afin de préserv­er les affich­es de ses prime-time, va per­dre 1,5 mil­lions d’euros à chaque retrans­mis­sion désor­mais, et l’économie anglaise quelque chose comme 3 mil­liards de livres ster­ling à la louche dans les pubs, les restau­rants et les cen­tres com­mer­ci­aux. L’argent va au suc­cès, les fac­tures au fias­co.
Mon copain Jason Leonard étrenne dans la douleur ses galons de prési­dent de la RFU, Stu­art Lan­cast­er aura du mal à retrou­ver du boulot sur le ter­rain et Chris Rob­shaw une place à l’aile de la prochaine troisième-ligne anglaise. Allez chercher de l’eau à la fontaine : rien ne sert de courir trop tôt à point au risque de par­tir pré­maturé­ment.
Jeu­di dernier, pour se chang­er les idées, Stu­art Lan­cast­er est allé voir Ever­est au ciné­ma. Il a vrai­ment la scoumoune, lui… L’histoire d’une expédi­tion qui part pour attein­dre le som­met le plus élevé du monde mais dont les pre­miers de cordée meurent à l’aller et au retour. Par orgueil, mau­vais choix, aveu­gle­ment, frus­tra­tion, pré­ten­tion, nég­li­gence, fatigue… Pas sûr qu’il achètera la ver­sion Blu Ray, Stu­art.

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La note bleue

La BBC n’a pas mon­tré une seule image de la vic­toire du XV de France, 41–18, sur le Cana­da, jeu­di soir. Pas assez glam­our, rien de couleur locale. Il n’y en a que pour l’Angleterre en plein doute, le Pays de Galles dans l’ivresse et des Fid­jiens retrou­vés au meilleur de leur flair en gag­nant aus­si – for­més au Pre­mier­ship, Super Rug­by et Top 14 – l’impact en mêlée. Que ces damnés Frog­gies se baladent avec trois vic­toires en autant de match­es quand les sujets de sa Gra­cieuse sont au bord de quit­ter leur Mon­di­al par la porte du garage fait grin­cer des inci­sives du côté de Rich­mond.
Cinq essais, le bonus offen­sif donc, face aux Cana­di­ens ? Mis­sion presque rem­plie. Philippe Saint-André avait promis un huitième de finale offi­cieux pour décrocher la pre­mière place de cette poule D afin d’éviter les All Blacks en quart à Cardiff. Ce sera le cas. Il avait annon­cé des Tri­col­ores en pleine bourre pour l’échéance mon­di­ale : là aus­si, c’est con­fir­mé ; les Tri­col­ores enchaî­nent crescen­do. Le Goret souhaitait enfin un banc de rem­plaçants capa­bles de faire une dif­férence : c’est le cas.
Hier vilipendé pour avoir oublié François Trinh-Duc, il a placé sa con­fi­ance en Frédéric Micha­lak ; comme ouvreur, leader, ani­ma­teur, buteur. Le Toulon­nais lui a ren­du au cen­tu­ple, devenant même le meilleur réal­isa­teur français en Coupe du monde. Ce qui fera peut-être de lui, comme Thier­ry Lacroix à qui il suc­cède, un com­men­ta­teur avisé lors de l’édition 2019. Le car­net de route fonc­tionne à la let­tre. H comme les poteaux de Mil­ton Keynes entre lesquels Micha­lak a tout fait pass­er, jeu­di soir.
Pas­sons à la let­tre I. Comme inter­ro­ga­tions. Pourquoi deux gros trous d’air, un durant chaque mi-temps ? Et com­ment peut-on laiss­er un adver­saire mod­este bien que courageux et déter­miné inscrire deux essais en qua­tre min­utes, puis deux buts de pénal­ité en début de sec­onde péri­ode et pass­er de 0–17 à 18–24 ? Absences coupables qui se paieront beau­coup plus cher, dimanche 11 octo­bre. I comme Irlande donc. Qui va affron­ter l’Italie le 4 octo­bre. Les Transalpins, vexés par leur par­cours minable, font de ce match leur finale à eux. Ont-ils les moyens de faire se cabr­er l’Erin ?
Dans cette pièce de théâtre aris­totéli­cien, unité de lieu, de temps et d’action, l’acte II s’est ouvert sur Galles-Fid­ji de toute beauté. Il se pour­suiv­ra avec Afrique du sud-Ecosse, Angleterre-Aus­tralie, Samoa-Ecosse, Argen­tine-Ton­ga, Irlande-Ital­ie, Aus­tralie-Galles et France-Irlande. Onze jours et sept match­es pour savoir de quoi sera fait l’acte III, quelles sur­pris­es il nous réserve. En atten­dant de sen­tir le sol trem­bler same­di à Twick­en­ham.
Ecou­tons la note bleue. Elle s’accorderait presque au pro­jet. Mais  trop de couacs et de coups foirés, d’occasions anéanties, de déchets, des vices minus­cules mais qui mis bout à bout lais­sent une impres­sion d’inachevé. Jeu­di, à Mil­ton Keynes, il y avait tout pour bat­tre le record de points des Aus­traliens face à l’Uruguay, dépass­er le 65 au comp­teur. Si la France sem­ble avoir de la suite dans les idées, son jeu manque de con­ti­nu­ité, son sérieux de con­stance, son engage­ment de rigueur. Il faut juste espér­er qu’une semaine pour rassem­bler ce qui est épars sera assez. Cela dit, si vous voulez mon avis et si non je vous le donne quand même : il vaut mieux affron­ter la Nou­velle-Zélande en quart que les Argentins.

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L’épreuve du jeu

Une équipe, à de rares excep­tions, ne fonc­tionne pas en autonomie. Ou alors pas longtemps. Pen­dant trois semaines, tout au plus. Et pour des événe­ments par­ti­c­uliers. Comme le phase finale du Cham­pi­onnat, en ce qui con­cerne le Stade Français. Et encore Bernard Laporte, alors sélec­tion­neur du XV de France, venait-il don­ner en cachette quelques con­seils à ses anciens joueurs. Ou la phase finale de la Coupe du monde, ver­sion 1999 et 2011 pour les Tri­col­ores. L’homme-clé, très sou­vent, s’avère être l’entraîneur.
En 1990, Bob Dwyer avait demandé à ses joueurs de sabr­er le cham­pagne à un an jour pour jour, heure pour heure, de leur sacre mon­di­al, arguant que tout avait été pré­paré en amont, cal­i­bré, pen­sé, organ­isé. Et qu’il n’y avait plus qu’à gag­n­er les match­es. En 1991, l’Australie deve­nait pour la pre­mière fois cham­pi­onne du monde. J’avais suivi leur aven­ture depuis 1988 et le suc­cès aussie à Stras­bourg. Dwyer avait établi des rela­tions de bonne intel­li­gence avec ses joueurs, dans la plus grande sérénité. Et une bonne dose d’humour.
Après deux semaines de Coupe du monde 2015, le Pays de Galles, le Japon, l’Afrique du sud et l’Australie nous rap­pel­lent l’importance du coach, du man­ag­er, du tech­ni­cien. Com­ment fonc­tion­nent-ils, ces grands entraîneurs, War­ren Gat­land, Eddie Jones, Heyneke Mey­er, Michael Chei­ka ? Avec quel leviers parvi­en­nent-ils à entraîn­er leurs joueurs ?
En traî­nant dans la salle de presse du Vil­la Park de Birm­ing­ham, same­di, j’ai retrou­vé trois vieilles con­nais­sances : George Gre­gan, François Pien­aar et Sean Fitz­patrick. Nous avons longue­ment échangé autour d’un sand­wich au fro­mage et d’un café trans­par­ent. Pien­aar avouait à quel point il aimait cette équipe de France qui débar­quait de nulle part et allait sur­pren­dre tout le monde ; à quel point il aimerait en être le cap­i­taine. Il sen­tait, intu­itive­ment, que les joueurs Français n’attendaient qu’une étin­celle pour s’enflammer. Il aurait aimé leur trans­met­tre. Ses yeux pétil­laient en dis­ant cela.
Il nous racon­ta com­ment, lorsque Kitch Christie, son entraîneur avec le Trans­vaal et les Spring­boks, subis­sait une chimio­thérapie, s’était créé un lien unique entre eux. Une lien de con­fi­ance absolue. Quelque chose qui n’avait pas de mots pour être traduit. Pien­aar et Christie échangeaient briève­ment sur la tac­tique. Les grandes lignes, les ten­dances, quelques inno­va­tions. Christie pen­sait que la clé apparte­nait aux joueurs. Pien­aar recon­nais­sait que ce lien entre le coach et lui était à part. Dif­fi­cile­ment trans­pos­able dans un autre con­texte.
Gre­gan, Fitz­patrick et Pien­aar se rejoignaient sur un point : en poule A, Angleterre, Aus­tralie et Pays de Galles allaient per­dre une fois cha­cun lorsqu’ils s’affronteraient. Et que les bonus feraient la dif­férence. On ver­ra same­di soir s’ils ont rai­son, les anciens cham­pi­ons du monde. En atten­dant, écouter leurs avis éclairés, les anec­dotes qu’ils échangeaient, leurs regards sur tel ou tel joueur, comme par exem­ple sur Louis Picamoles, dont ils assurent qu’il sera l’une des révéla­tions de ce Mon­di­al, fut un de ces moments mag­iques que nous réserve sou­vent la Coupe du monde et que je voulais partager avec vous.
Eddie Jones, War­ren Gat­land, Heyneke Mey­er et Michael Chei­ka ont aus­si des choses en com­mun. Ils croient en leur sys­tème de jeu. Il faut enten­dre Eddie Jones racon­ter com­ment il a expliqué aux Japon­ais la façon dont ils bat­traient les Spring­boks, à Brighton. Puis Heyneke Mey­er assur­er à ses joueurs que s’ils suiv­aient son plan ils vain­craient sans dif­fi­culté les Samoans à Birm­ing­ham. War­ren Gat­land, lui, après avoir comp­té les blessés et rap­pelé en cati­mi­ni quelques inter­na­tionaux hors groupe pour assur­er l’opposition lors de la dernière séance tac­tique col­lec­tive de ter­rain avant d’affronter l’Angleterre, sut insuf­fler assez d’énergie à son équipe, alors décimée, pour arracher une vic­toire épous­tou­flante à Twick­en­ham.
Reste Michael Chei­ka. Lui, il ne dit rien. Il bosse dans son coin. Seul coach au monde à avoir rem­porté la Coupe d’Europe et le Super Rug­by, il recon­stru­it douce­ment mais sûre­ment une équipe wal­la­by trau­ma­tisée, désunie, orphe­line. Same­di, il saura enfin s’il a bien tra­vail­lé. Avant cela, jeu­di, à Mil­ton Keynes, le XV de France passera lui aus­si sa pre­mière vraie épreuve du jeu. Nous aurons donc de quoi échang­er, nous aus­si, à la lumière de ces ren­con­tres.

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Sur le tas

Pre­mier con­stat à l’issue d’une semaine de Mon­di­al : les nations majeures sem­blent appren­dre en jouant. Mis à part l’Irlande, qui a su se débar­rass­er du Cana­da, l’Argentine qui a tout don­né face aux All Blacks sans par­venir à l’emporter, et l’Ecosse qui a expliqué aux Japon­ais – un peu sur les rotules, c’est vrai Math­ieu, après avoir amoché les Boks – ce qu’étaient les fon­da­men­taux de ce jeu, les autre mem­bres du G8 ont pioché. Et la palme du coup de pelle dans le vide revient au XV de France, hor­ri­ble vain­queur de la Roumanie après avec été un gag­nant mal­adroit face à l’Italie.
Anglais, Gal­lois, Aus­tralie et Néo-Zélandais s’en sor­tent sans con­va­in­cre, quand les Sud-Africains, bouff­is de morgue et désor­mais têtes bass­es, se sont déjà inclinés. On peut donc se pos­er la ques­tion de savoir à quoi  ser­vent qua­tre ans pour boss­er et sélec­tion­ner si les Japon­ais nous ont mon­tré que cinq mois suff­isent pour réus­sir un coup ? Bémol : ce coup d’épée ne touchera sans doute que l’eau car au cal­cul des bonus, Sud-Africains et Ecos­sais devraient ter­min­er en tête de cette poule B, les Samoans y jouant le rôle d’arbitre.
Brouil­lon puis bouil­lie. Que nous réserve ensuite le XV de France face au Cana­da, jeu­di 1er octo­bre à Mil­ton Keynes, l’antre anglais de la For­mule 1 ? On par­lera de réglages à effectuer, for­cé­ment. Mais mal­gré ses flèch­es noires, Fofana, Fick­ou et son aéro­dy­namique Gui­toune, la France est loin de son meilleur tour en piste. Alors de là à imag­in­er décrocher la pole-posi­tion… A ce rythme-là, elle est promise à l’Irlande et nous irons à Cardiff le 17 octo­bre pour rêver d’un nou­v­el exploit, huit ans après celui d’une nuit de folie où l’on s’était mis sous le toit.
On va faire court, à l’image de cette pre­mière semaine mon­di­ale. Qu’avons-nous aimé ? Le Japon. Mais après Brighton, il s’est fait jeter. Qua­tre jours pour affron­ter l’Afrique du sud puis l’Ecosse, c’est inhu­main et injuste. «That’s not crick­et», dirait notre ami Bri­an Moore. Les Japon­ais, qui ont enflam­mé ce début de com­péti­tion, n’ont pas ce qu’ils méri­tent. Cela dit, il n’est pas cer­tain qu’avec trois jours sup­plé­men­taires, ils seraient par­venus à bat­tre cette équipe d’Ecosse made in Cot­ter, vive, intel­li­gente, adroite, rusée. Mais au moins ils auraient eu toutes les chances.
Nous ver­rons bien dimanche com­ment les Irlandais vont s’y pren­dre avec cette Roumanie. Avant cela, il y aura surtout deux gros chocs : le tel­lurique Afrique du sud – Samoa, et ne vous atten­dez pas à du bonus offen­sif ; suivi d’un spec­tac­u­laire Angleterre-Galles, pre­mier vrai tour­nant de cette Coupe du monde. Puis il nous fau­dra rejoin­dre Mil­ton Keynes par une route sin­ueuse et mal car­rossée.

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