Petit comité

Trois semaines avant l’annonce offi­cielle, la tribu des sept boules de cristal avait en tête le prochain man­ag­er du XV de France. Pas tous mais quelques-uns, assez nom­breux pour représen­ter une majorité élec­tive. Reste que Fab­rice Lan­dreau, Fabi­en Galth­ié, Raphael Ibanez et Sir Clive Wood­ward ne vous diront pas qu’ils regret­tent le voy­age alors que la pièce était déjà jetée en tout petit comité.
La dic­tature de la trans­parence est aus­si au pays basque. Fusion ? Non, créa­tion. L’Aviron et l’Olympique, en déficit et en ProD2, l’occasion est rêvée pour con­stru­ire une entité «Force Basque». Dax serait main­tenu, ren­for­cé par les joueurs non inclus dans ce pro­jet ABBO. Tout bonus pour le comité Côte Basque Lan­des. Investis­seurs, politi­ciens et dirigeants des dif­férents clubs de ce pays réu­nis secrête­ment en con­clave con­sid­èrent aujourd’hui que pour exis­ter en Europe ils devront s’unir en province comme leurs cousins celtes.
Le rug­by, con­ser­va­teur, enveloppe ses secrets en petit comité, en cham­bre d’amour comme dans l’Essonne tou­jours deux fois. Rien n’est aus­si limpi­de et con­sen­suel qu’annoncé. Dés­espérant par­fois. De quoi offrir à Bernard Laporte la pole posi­tion dans la course à la prési­dence, Laporte qui vient de pub­li­er un ouvrage, «Secrets de coachs», aux édi­tions du moment. Lan­gage soutenu. Trop. A tel point que cela nuit à la petite musique du coach.
Il con­voque quar­ante-cinq grands noms du sport, belle bro­chette, et com­mente le meilleur de leurs apho­rismes, mais aucun qui per­me­tte de nous expli­quer pourquoi il s’est plan­té sous la pluie à Syd­ney en 2003, et s’il regrette l’adieu de Guy Môquet en 2007. Il y a néan­moins quelques per­les à extraire. Celle de Jon­ny Wilkin­son : «Je fais ce que per­son­ne ne fait, donc je suis ce que per­son­ne n’est.» Ou d’Arrigo Sac­chi : «Tout part de la per­son­ne, de sa recherche de l’excellence.»
Pour les prés socra­tiques, le ter­rain de Michel Crauste défriché au pas d’amble par Christophe Scha­ef­fer, doc­teur en philoso­phie, est situé sur d’autres auteurs : Hér­a­clite, Eric Champ, Molière, Berg­son, Dolto, La Bruyère, Rives et Zweig, aréopage de solides penseurs. Dans cette maïeu­tique inti­t­ulée «Le tes­ta­ment du Mon­gol» (chez les 5 édi­teurs), j’ai puisé de quoi con­sid­ér­er l’engagement autant que le temps qui passe en pro­fondeur. Le Mon­gol livre ici un regard à la fois imma­nent et tran­scen­dant, vers l’autre sans bat­te­ments de cils, mais les yeux au ciel.
En atten­dant de vous retrou­ver, ami(e)s de ce Côté Ouvert, regroupe­ment choisi. Ren­dez-vous same­di 11 h à Bor­deaux pour l’apéro, les pieds dans le plat et Bernard «Landais» en phare sur la Gironde.
Zone zéro pseu­do désoblig­eant.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Au plaisir

L’élite sem­ble s’étendre. C’est du moins ce qu’on peut résumer à l’issue de ce week-end riche en résul­tats et en qual­i­fi­cat­ifs. Pour com­mencer sans doute fal­lait-il réduire cette sai­son le nom­bre de clubs relégués en ProD2. Soyons juste : ni Bay­onne, ni Brive et ni Greno­ble, élec­tion tri­an­gu­laire à dis­tance, ne méri­taient de descen­dre. Ne faudrait-il pas envis­ager une ren­con­tre – une de plus, me direz-vous – entre le club classé deux­ième de la ProD2 et celui classé treiz­ième du Top 14 ?
Si cela avait été le cas, nous n’aurions pas vécu un week-end de folie sur tous les ter­rains. Nous n’aurions pas vu Agen se sor­tir les tripes et le bal­lon des regroupe­ments. Nous n’aurions pas vu Brive atom­iser le Stade Français et Lyon puis­er au plus pro­fond de ses réserves pour offrir une sor­tie digne de ce nom à son Nal­let lyon­nais.  Nous n’aurions pas vu Oyon­nax jubil­er à May­ol avec quar­ante points dans les valis­es en pen­sant à Wal­lon. Tournez ça comme vous voulez, la phase finale, c’est notre cerise sur le gâteau, la glace sur le cake, sup­plé­ment de crème au milieu de stades déli­rants et col­orés.
Et si nous n’attendions que cela, finale­ment ? Si depuis la mi-août de l’année dernière tout ce que nous avons enduré de ven­dredis soirs glacés, de samedis moros­es et de cal­en­dri­ers saucis­son­nés n’était posé devant notre nez que pour accouch­er de ces dernières semaines de match­es couperets, à la vie à la mort, comme chantent les Maoris dans leur Ka Mate ?
Des émo­tions, nous allons en avoir d’autres aus­si quand Pierre Camou, ci-devant prési­dent, nous annon­cera le nom du prochain man­ag­er tri­col­ore, l’homme de l’après-PSA, le nou­veau prov­i­den­tiel. On par­le de Guy Novès et l’affaire serait enten­due. Mais les dossiers présen­tés par Fab­rice Lan­dreau, Fabi­en Galth­ié et Raphael Ibanez ont impres­sion­né cer­tains des sept sages. Assez pour que rien ne soit tout à fait écrit d’avance. Ensuite, il fau­dra lier poli­tique et ter­rain, sus­cep­ti­bil­ités et affinités pour associ­er trois tech­ni­ciens autour d’un pro­jet de jeu qui reste encore à définir. Nous ne sommes pas au bout de nos plaisirs.
De l’émotion, il en était ques­tion à Beau­mont-de-Lomagne, du 22 au 24 mai. Nous écrivons, nous com­men­tons, nous débor­dons, mais il y en a qui con­tin­u­ent à jouer, à s’amuser, à don­ner. L’UFAR (union française des anciens du rug­by) se regroupait pour la 39efois. J’accuse mon genou droit récal­ci­trant et cette sacrée dernière journée de Top 14 de ne pas m’avoir lais­sé libre de pass­er le bal­lon au milieu des ex de clubs valeureux et des abdos relâchés réu­nis, des vielles gloires et des mol­lets secs ; de ne pas avoir mouil­lé le mail­lot sur le pré d’herbe haute pour le tâch­er ensuite à la buvette. Notre ami Tau­tor (aka Alain) y était. Il dis­tribuait ses «pains ailés» (Pan Tin­tats) et a beau­coup reçu. M’a envoyé un sms en mêlée entouré de Jean-Louis Dupont, Max et Math­ieu Bar­rau, Lionel Fau­re et Philippe Din­trans. Ça fait du bien. La réal­ité de ce sport comme de ce blog n’est pas le je en ligne mais bien le mot de passe.
Pensez à vous présen­ter sans pseu­do. Nous sommes en ter­ri­toire ovale con­nu. Mer­ci.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Une faim record

Il fau­dra un classe­ment de l’envie, avec point de bonus offen­sif pour les troisièmes mi-temps et défen­sif pour les nuits blanch­es et petits déje­uners au lever du soleil, plutôt que de hiérar­chis­er les clubs en fonc­tion de leur bud­get prévi­sion­nel. On trou­verait Oyon­nax en tête, et sans doute La Rochelle juste der­rière. Je mis­erai aus­si sur le Stade Français quand on voit à quel point les anciens et les nou­veaux parisiens ont appré­cié se retrou­ver en amont et après de la der de Pierre Rabadan et de Jérôme Fil­lol.
On n’oubliera pas les Age­nais sur ce coup : ils ne se sont pas couchés de bonne heure dimanche et ont fêté comme il se doit leur qual­i­fi­ca­tion en finale d’accession en Top 14. Tant pis pour la récupéra­tion. Pourquoi ceux-là ? Parce qu’ils ont faim de rug­by, faim de vic­toire, faim de sen­sa­tions. Parce que le week-end dernier, on a retrou­vé l’esprit de la phase finale, mais surtout l’envie de s’envoyer, comme ils dis­ent.
La Rochelle bat­tu sur son ter­rain à quelques sec­on­des de la fin retourne le Rac­ing Métro comme une crêpe sur la dernière mêlée. Pénal­ité, match nul, qui est une sorte de vic­toire pour ce club désor­mais assuré de se main­tenir dans l’élite. Quel bon­heur à partager que ces 15 000 sup­port­ers en liesse, plan­tant leurs dra­peaux jaunes comme des genets sur la falaise ; quel exploit que d’assurer un lien ovale dans ce secteur enclavé qu’est la Char­ente-Mar­itime, à l’écart des grandes routes de l’élite. Quelle force men­tale dans l’épreuve de force col­lec­tive qui scelle en milieu de tableau une sai­son dif­fi­cile.
A l’autre extrémité Oyon­nax boule­verse la hiérar­chie. Oyon­nax et ses sans-grades, ses oubliés, ses lais­sés-pour-compte et ses revan­chards. Oyon­nax dont le jeu fai­sait l’admiration du coach des avants tri­col­ores, Yan­nick Bru, au point que l’ancien cap­i­taine bleu fit un cro­chet par le Haut-Bugey pour deman­der à Christophe Urios com­ment il s’employait à faire si bien avancer son pack, com­ment il était par­venu à met­tre en place cette dynamique de l’axe.
Le Stade Français avait per­du son bonus offen­sif et quand on sait à quel point les sup­plé­ments comptent dans ce Top 14 ser­ré comme jamais, il était cru­cial pour envis­ager une qual­i­fi­ca­tion directe en demi-finale. Les Parisiens avaient match gag­né mais ils sont allés chercher aux tripes un dernier essai. Pour que la fête offerte à leurs copains Rabadan et Fil­lol soit belle et com­plète. Têtes bais­sées, épaules ser­rées, machoires crispées, ils se sont rués vers l’en-but héraultais et quand Bur­ban a mar­qué, délivrance, j’ai eu l’impression qu’ils étaient quinze, ensem­ble, à avoir plongé.
Dimanche, dernier un record a été bat­tu. Celui de l’essai le plus long de l’histoire du rug­by. 130 mètres en soli­taire. Relance-débor­de­ment signée par l’ailier cana­di­en Tay­lor Paris. Du milieu de son en-but côté gauche jusqu’aux pieds des poteaux cata­lans par le grand tour. Dans le plus pur style age­nais fait d’inspiration, de lib­erté et de pré­ci­sion. Record bat­tu parce qu’il me sem­ble que le précé­dent était détenu par Serge Blan­co, à Bris­bane, en 1990, lors du deux­ième test, cent mètres en soli­taire, d’un en-but à l’autre, le long de la ligne de touche.
Pour finir, dimanche, l’équipe bis (ou ter) de Toulon alignée à Mar­cel-Miche­lin m’a embal­lé. Vrai­ment. Pas de restric­tion, des pass­es, des attaques inces­santes. Cette équipe impro­visée et com­posée de non-tit­u­laires a prou­vé que le jeu était le meilleur des ciments, que Toulon avait de la réserve, des jeunes promet­teurs et des rem­plaçants des rem­plaçants qui méri­taient ample­ment de dis­put­er davan­tage qu’un match dans la sai­son. Ils avaient faim de recon­nais­sance et faim de jeu.
Seul bémol, appren­dre ce midi que le prési­dent de Bay­onne a été men­acé de mort par des sup­por­t­eurs (sic) bay­on­nais à cause de son pro­jet de fusion. Pire, à l’école, son petit-fils  de sept ans men­acé lui aus­si. Manu Mérin démis­sion­nera sans aucun doute à l’issue du dernier match de la sai­son. Je le com­prends. Comme j’avais com­pris Frédéric Micha­lak fer­mant son compte Twit­ter après avoir reçu un flot d’insultes pour une rai­son oubliée. Les hys­tériques, les obtus, les fatigués qui pensent qu’aimer est un excès font davan­tage de mal au rug­by que de bien.
Quant à la liste des 36, (quid des orfèvres ?), nous avons toute la semaine pour l’évoquer. Avec ou sans Paris.
Mer­ci de laiss­er vos com­men­taires accom­pa­g­nés de vos noms et prénoms. Nous ne sommes pas sur Twit­ter.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Le oui mais

En pas­sant de 22 à 13 régions, le nou­veau cham­pi­onnat sec­oue le ter­ri­toire. En rug­by aus­si, l’intérêt aug­mente à mesure que le nom­bre d’élus se réduit, pas­sant de 14 à 6. La guerre des cap­i­tales est ouverte mais le Top 14 n’a jamais été aus­si ser­ré. Et pour une fois, cette sai­son, le cal­en­dri­er cessera d’être saucis­son­né en tranch­es fines pour dérouler six journées, trois régulières – les dernières – et trois de phase finale d’ici à la mi-juin.
Le décor plan­té, restent les acteurs à cast­er. Oyon­nax n’avait pas eu l’occasion d’en rêver mais s’y accroche ; Mont­pel­li­er se crispe, s’égare et s’attend au pire ; Bor­deaux-Bègles y croy­ait mais s’en éloigne…  Oui mais tout est encore pos­si­ble. Trois journées éga­lent quinze points max­i­mum. De quoi cal­culer. Et il fau­dra sûre­ment atten­dre la dernière minute de la dernière journée, l’ultime per­cée, essai, but de pénal­ité ou coup de sif­flet avant d’arrêter les comptes.
Pen­dant ce temps, à Mar­cous­sis, les sept rois sages se sont réu­nis pour déca­cheter le cour­ri­er du cœur. 66 mis­sives ? Et com­bi­en de can­di­da­tures bidons, drôles, décalées ou sim­ple­ment naïves ? Dans le reg­istre humoris­tique, sans doute celle de Boucherie Ova­lie, évidem­ment celle de Mosca­to. Oui mais pas si foutraque que ça, le pro­jet du talon show puisqu’il se mur­mure que le jury pour­rait bien­tôt recevoir l’amuseur pub­lic. Par cal­cul médi­a­tique et donc poli­tique ? Pour le con­tre-pied ? Sim­ple­ment pour une tranche de rigo­lade entre poire et fro­mage, et deux pro­jets rob­o­rat­ifs ?
Ces derniers mois, his­toire de tenir des réseaux soci­aux, se twit­tait la grille de départ des futurs man­agers tri­col­ores. En pole posi­tion, s’il faut en croire une radi­ogra­phie mieux infor­mée que les autres, perçait Raphael Ibanez. Alors que de nous main­te­nions, per­son­nelle­ment, Lau­rent Tra­vers en approche directe. Oui mais au final ce ne sera ni l’un ni l’autre. Tra­vers a déclaré for­fait pour cause de pro­lon­ga­tion avan­tageuse de son con­trat au Rac­ing Métro tan­dis qu’évoquant le cas Ibanez, son prési­dent Mar­ti annonce sur les ondes qu’il «pense plutôt que Raphael va rester» après avoir remué la terre entière pour lui trou­ver un suc­cesseur…
Le oui mais, par­fois fes­tif, est presque tou­jours salu­taire. Juste avant de sor­tir du musée Magritte de Brux­elles se tient une toile en forme de méta-pen­sée : «Ceci n’est pas une pipe» indique le pein­tre en toutes let­tres sous un pro­fil découpé, forme noire qui rap­pelle quand même qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Ou com­ment con­tin­uer à se décaler après avoir allumée la pre­mière mèche. Je pense à ce tableau après avoir longue­ment bavardé, hier, avec Pierre Villepreux au sujet du jeu de Toulon…
Ain­si donc, si j’en crois les réac­tions out­rées lues ici et là, con­sid­ér­er aujourd’hui que le RCT n’a pas per­cé les som­mets où se situent dans l’histoire du rug­by français Lour­des, Béziers et Toulouse tient du crime de lèse-majesté européenne. Comme si la H‑Cup ou la Champion’s Cup, con­traire­ment au cousin foot­ball, pou­vait rem­plac­er le boucli­er de Bren­nus au pays des mille fro­mages. Comme si Bernard – «C’est pas com­pliqué le rug­by ! Tu prends des mecs de 140 kilos et tu ren­tres dans la meule, t’as com­pris ?» – Laporte, depuis vingt ans qu’il entraîne à Bor­deaux, à Paris, en équipe de France et à Toulon, avait mis au point un sys­tème de jeu sophis­tiqué sus­cep­ti­ble de faire école…
Au moment où Cas­tres tente à May­ol son plus gros défi de la sai­son, où les deux clubs de l’Ile-de-France dis­putent leur match cap­i­tal ; au moment où Mont­pel­li­er mise sur la ges­tion réduite d’un groupe pour sauver ce qui peut encore l’être (1 vic­toire, 2  nuls, 3 défaites depuis trois mois), où Bor­deaux et Oyon­nax sont déjà en mode phase finale ; où Brive risque de rejoin­dre la treiz­ième place syn­onyme de relé­ga­tion, la seule stratégie qui vaut sem­ble être celle qui touche au man­age­ment des hommes, la ges­tion des égo et des temps de repos.
Oui mais le jeu, quand même ? «Une équipe est une agré­ga­tion cohérente, où cha­cun fait sa part de boulot pour son coéquip­i­er, pas pour lui-même,» perce Morné Steyn dans L’Equipe du 8 mai. L’ouvreur spring­bok, qui a si peu con­nu la vic­toire en fuch­sia, par­le aus­si du vent et de la pluie, per­tur­bants. Il ne man­quent que l’arbitre et les médias pour faire le tour des incon­vénients qu’il a trou­vé, en prove­nance du Super Rug­by, à dis­put­er le Top 14.
«Un objet fait sup­pos­er qu’il y en a d’autres der­rière lui», écrit l’artiste en dessi­nant un mur. Avant d’ajouter : «Je déteste l’héroïsme pro­fes­sion­nel, la résig­na­tion et la voix des speak­ers.» Ce Top 14 n’est donc pas pour lui. Ce qui ne va pas nous empêch­er, c’est le moment choisi, de fêter le «oui mais» comme il se doit. Refu­sons les lignes tracées, imposons le cro­chet intérieur face aux défens­es glis­sées. Chaque per­cée est une vic­toire sur les fig­ures imposées.
Mer­ci de vous présen­ter avec vos vrais noms et prénoms sous peine de car­ton jaune. Nous ne sommes pas sur Twit­ter.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Pour la route

Rien n’est plus impor­tant que de trans­met­tre. Juste après avoir été nom­mé entraîneur adjoint du XV de France fin 1990, Jean Tril­lo, que je tiens pour l’un des rares et authen­tiques philosophes de ce jeu, a dit : «Je ne viens que pour pass­er». Faire le tour de cette for­mule lap­idaire lâchée à des­sein par un ancien trois-quarts cen­tre demande réflex­ion tant elle dis­tille l’essence de ce jeu.
Pass­er c’est aus­si être de pas­sage, se ren­dre compte du temps qui ne revient pas ; et de celui qu’il nous reste pour dis­tribuer ce que l’on a reçu. Le bal­lon comme métaphore, le rug­by pas­sant de sport à via­tique, sup­plé­ment à la vie qui nous oblige à nous frot­ter aux autres, à les ren­con­tr­er, à les affron­ter pour finale­ment se décou­vrir soi même.
Ami(e)s de Côté Ouvert, nous sommes en con­fi­ance. Alors je vous trans­mets les clés du blog pen­dant quinze jours. Vous me crois­erez peut-être sur la route qui relie La Rochelle, Limeuil, Reims et Brux­elles, périple de forme oblongue au terme duquel je vous retrou­verai ici le 4 mai. Peut-être viendrai-je semer dans l’intervalle une graine de relance dans le ter­reau de vos échanges.
Cette pho­to m’accompagne depuis plus de trente ans. Elle est au cœur de mon pre­mier ouvrage, «Le Rug­by au Cen­tre», co-écrit avec l’ami Jacques Riv­ière, aug­men­té en 2003 chez un édi­teur mon­tois,  Jean-Lacoste. Elle m’accompagne parce que j’y trou­ve presque tout ce que je suis venu chercher dans le rug­by puis le jour­nal­isme, à savoir la trans­mis­sion.
En posant la paume de sa main sur l’épaule de Jo Maso, alors tout jeune inter­na­tion­al  – nous sommes sur la pelouse du stade Béguère de Lour­des en 1966 -, l’immense Jean Dauger adoube l’icône de la nou­velle généra­tion. Ce qu’il lui trans­met à cet instant, c’est sa con­fi­ance plus que son savoir. Et devant eux, Mau­rice Prat mime la récep­tion du bal­lon. Avant l’offrande. Un tableau de Véronèse.
Dans les écrins d’ordinaire dévo­lus au foot­ball, Cler­mont et Toulon nous ont trans­mis beau­coup, eux aus­si, lors des demies. Le Chau­dron des Verts vibrait de jaune et de bleu, le Vélo­drome était mouil­lé de rouge et de noir, fresques de mil­liers de points. Le con­tenant l’a emporté sur le con­tenu. En ce sens, aus­si, que le rug­by est un sup­plé­ment à la vie.
Ce jour de 1966, les anciens inter­na­tionaux lour­dais, Mau­rice Prat et Roger Mar­tine (en retrait sur ce cliché), avaient invité les trois-quarts cen­tres du XV de France à venir échang­er sur la pelouse en présence de celui qu’ils con­sid­éraient, œcuméniques, comme le père du jeu d’attaque, le Bay­on­nais Jean Dauger, inter­na­tion­al à XIII et à XV. Echang­er, c’est trans­met­tre. Le bal­lon était imag­iné, la passe tracée dans l’air, et par­faite­ment vis­i­ble.
J’imagine ce qu’il y a d’Aristote chez Jean Dauger, d’Anaxagore en Jo Maso ; je vois Mau­rice Prat par­fait Dio­gène, Pla­ton en Roger Mar­tine, tous les qua­tre marchant de con­cert en se pas­sant l’ovale au fil de leur déam­bu­la­tion comme autant d’interrogations. Une maïeu­tique en mou­ve­ment. En rug­by comme en philoso­phie, les répons­es sont des vérités éphémères, vite remis­es en jeu.
De la même façon, on peut voir Jack Ker­ouac (avec des faux airs de Franck Azé­ma) har­naché en foot­balleur améri­cain en cou­ver­ture d’un essai de Faus­to Batel­la (Desports – édi­tions du sous sol) inti­t­ulé «Half Back», que je vous recom­mande. Et d’apprendre que Mis­ter Beat a choisi l’écriture par défaut : il se rêvait balle en main, courant vers l’en-but. Au lieu de quoi il prit la route. Trac­er, c’est par­fois vital. A cha­cun sa règle.
Mer­ci de vous présen­ter avec au moins vos vrais prénoms et un mail iden­ti­fi­able.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Affaire de cachet

Ils sont entrés en con­cile ven­dre­di dernier pour dress­er leur liste. Celle des entraîneurs sus­cep­ti­bles de suc­céder à Philippe Saint-André. Ils en sont sor­tis pour déje­uner un appel à can­di­da­ture à la main. Ces deux heures passées dans la salle de réu­nion du pre­mière étage, à Mar­cous­sis, les sept sages (Camou, Blan­co, Dun­y­ach, Retière, Maso, Skrela et Lux) l’ont mise à prof­it pour mod­i­fi­er un mode opéra­toire, pré car­ré du prési­dent de la FFR depuis 1963 et la nom­i­na­tion de Jean «Mr. Rug­by» Prat comme homme de ter­rain du XV de France.
Let­tre recom­mandée avec accusé de récep­tion – le cachet de la poste faisant foi – pro­jet de jeu, pro­jet de staff, et tout ça adressé à Mar­cous­sis avant le 25 avril. Hier deman­deurs, les élus fédéraux et leurs affil­iés sont désor­mais en posi­tion de force. Juste avant la 22e journée de Top 14, aucun coach – leurs noms étaient abon­dam­ment cités dans la presse, à savoir Lau­rent Tra­vers et Lau­rent Labit (Rac­ing-Métro), Guy Novès (Toulouse) Fabi­en Galth­ié, Fab­rice Lan­dreau (Greno­ble), Fabi­en Pelous (FFR) et Raphael Ibanez (Bor­deaux-Bègles) – n’a souhaité s’annoncer claire­ment can­di­dat tri­col­ore. 
Pourquoi soudaine­ment autant de pru­dence de la part de ceux qui hier, ou pour cer­tains bien avant, souhaitaient pren­dre les rênes du XV de France ? Parce qu’en deman­dant de poster une pro­fes­sion de foi, la FFR les oblige à se dévoil­er très vite au sein de leurs clubs respec­tifs. Comme per­son­ne n’a la garantie d’être début juin l’heureux élu, tous craig­nent d’être frag­ilisés. Car avant de pos­tuler, les can­di­dats vont devoir annon­cer cette semaine à leur prési­dent qu’ils envoient un cour­ri­er cacheté à Mar­cous­sis, avec vue sur le XV de France. En plein embal­lage final du Top 14, pas facile à gér­er…
Placé hors de cette zone de tur­bu­lences depuis qu’il a été viré de Mont­pel­li­er, Fabi­en Galth­ié, qui ne manque pas de cachet, monte en pole posi­tion. Juste der­rière lui on retrou­ve Raphael Ibanez. Depuis un mois, son prési­dent, Lau­rent Mar­ti, piste trois rem­plaçants (Yan­nick Bru, Vern Cot­ter et Joe Schmidt). Troisième tête d’affiche, Fabi­en Pelous. Homme du sérail, élu fédéral, cap­i­taine tri­col­ore d’envergure et record­man des sélec­tions, man­ag­er des équipes nationales de jeunes, il est déjà par­faite­ment inté­gré à Mar­cous­sis et disponible immé­di­ate­ment. Tout pour plaire.
Lun­di 27 avril, la FFR qui joue l’ouverture com­mu­ni­quera-t-elle sur les let­tres reçues et sélec­tion­nées ? En atten­dant, les télé­phones porta­bles sat­urent. Cer­tains ficè­lent leur pro­jet (ils ont com­mencé à l’écrire il y a déjà quelques temps), son­dent cer­tains de leurs col­lègues pour savoir qui a envie de tra­vailler avec eux au sein d’un staff tri­col­ore, et se deman­dent, alors qu’ils avan­cent encore un peu cachés, com­ment ils vont emballer tout cela pour l’offrir à leurs prési­dents, à leurs staffs et à leurs joueurs. Ils ont quinze jours devant eux. Et après, pour le(s) meilleur(s), qua­tre ans.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Play it again

Après le sidérant Angleterre-France du Tournoi, la Coupe d’Europe nous offre un sequel. Une moitié, en espérant que ce soit la moins bonne, du XV de la Rose com­prise dans les clubs de Northamp­ton, Sara­cens et Wasps, se déplace en France. En forçant le trait, on peut presque annonce la revanche de Twick­en­ham. En tout cas, la suite du dernier Crunch.
Croustil­lant, cet épisode 2 ?  A pri­ori oui. Des match­es comme celui-là, nous en rede­man­dons, même si tout le monde n’est pas de cet avis. Du coup, je pen­sais même que le Top 14 allait devenir fou en explosant ses comp­teurs dans la foulée de cette dernière journée de Tournoi hors cadre. Ça n’a pas été le cas sur tous les ter­rains, mais franche­ment, Cler­mont-Stade Français, Bor­deaux-La Rochelle, Mont­pel­li­er-Lyon et Toulon-Toulouse avaient de la tenue, non ?
On pour­rait comme ça con­tin­uer longtemps la pour­suite du match mag­ique. Mais la Coupe d’Europe s’inscrira-t-elle pour autant dans la con­ti­nu­ité de Twick­en­ham, de ces rebonds favor­ables, des envies de grand large ? Quand on regarde les oppo­si­tions, on peut répon­dre par l’affirmative. Et ce pour plusieurs raisons.
La pre­mière, c’est que les Anglais aiment asphyx­i­er l’adversaire. Alors si l’on en croit ce qui a été décidé pour armer la grande cause nationale qu’est le Mon­di­al 2015, l’axe de tra­vail du XV de la Rose con­siste à mul­ti­pli­er les temps de jeu. Impos­si­ble, con­nais­sant la struc­ture du rug­by anglais, que ce choix ne soit pas épaulé par le tra­vail tac­tique et physique effec­tué en club par les inter­na­tionaux. Con­traire­ment à ce qui se passe en France, l’échange est per­ma­nent entre staff nation­al et Pre­mier­ship, ce qui boni­fie les deux camps. Northamp­ton et Wasps sont dans cette dynamique-là, en tout cas. Les Sara­cens un peu moins. Mais restent experts dans l’art de con­serv­er le bal­lon.
La sec­onde rai­son pour évo­quer un France-Angleterre des clubs, c’est bien l’antagonisme his­torique entre les deux nations sur le plan européen. L’occasion est bonne de repren­dre le lead­er­ship, côté anglais, lais­sé au Lein­ster et à Toulon, et de planter sur ce ter­ri­toire-là un bou­quet de Rose en année « Mon­di­al». Jusqu’à s’offrir une finale made in Eng­land ?
La troisième rai­son, c’est l’envie française de s’inscrire dans l’histoire. Toulon vise un triplé, exploit absolu, unique, inimag­in­able, même pour un effec­tif galac­tique comme l’est celui du RCT. Cler­mont rêve de décrocher le seul titre qui lui manque, cette Coupe d’Europe de toutes les attentes. On sait que les deux clubs, lead­ers du Top 14, ont décidé de vot­er «oui» à l’Europe. Et d’y met­tre toute leur énergie. Quant au Rac­ing Métro, lui, c’est tout bonus. L’objectif quart est atteint, les Fran­ciliens se sen­tent légers. C’est sans doute pour eux la meilleure façon de se pré­par­er.
Enfin, qua­trième rai­son, plus poli­tique, plus struc­turelle et qui dépasse sans aucun doute les joueurs mais pas leurs dirigeants, lesquels savent tou­jours instiller le petit sup­plé­ment de moti­va­tion au bon moment : parachev­er en se qual­i­fi­ant pour les demi-finales la con­struc­tion de cette nou­velle struc­ture européenne, cette nou­velle com­péti­tion, plus éli­tiste, mieux con­trôlée par les clubs, tournée vers le prof­it et la Suisse. Ne l’oublions pas, cette Coupe d’Europe 2.0 est l’œuvre con­jointe des Anglais et des Français, l’alliance de l’épine et de l’ergot. Les résul­tats, qua­tre clubs anglais et trois français en quarts, sem­blent don­ner rai­son aux meilleurs enne­mis asso­ciés. Reste main­tenant à savoir qui aura la plus grosse, on veut par­ler de la représen­ta­tion en demies.
Mer­ci à toutes et tous de vous présen­ter avec au moins vos vrais prénoms et un mail iden­ti­fi­able.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

A points nommés

1359 mètres par­cou­rus bal­lon en mains, 29 fran­chisse­ments, 42 min­utes de jeu effec­tif, 312 pass­es, 12 essais, 90 points. Angleterre-France 2015 prend place dans le Tournoi au titre de Crunch des records. Mais il serait injuste de ne pas associ­er les autres nations à ce fes­ti­val de cannes. Same­di de folie en tous points (221 points et 27 essais en trois match­es, là aus­si records) qui tient d’abord de la surenchère. Et la pre­mière offre fut gal­loise.
Same­di, à Rome, les coéquip­iers de Sam War­bur­ton pen­saient avoir fait le plus beau en s’imposant 61 à 20. Ils étaient virtuelle­ment en tête du classe­ment au béné­fice de la dif­férence de points. Par ric­o­chet, la France n’avait plus aucune chance de ter­min­er pre­mière. L’Irlande éle­va le jeu pour l’emporter 40–10 à Mur­ray­field, oblig­eant les Anglais à se lancer dans une orgie de per­cées, de relances et de con­tre-attaques pour espér­er décrocher à la fois les Tri­col­ores à Twick­en­ham et le titre.
Au desk de lequipe.fr, d’habitude enclin à célébr­er chaque but de foot­ball, les encour­age­ments suc­cé­daient aux cris de décep­tion, et les jour­nal­istes se retrou­vèrent debout, signe que cette équipe de France ne laisse per­son­ne indif­férent. Comme ailleurs, se partageaient en parts iné­gales ceux – les plus nom­breux – qui appré­ci­aient les 35 points inscrits et ceux qui regret­taient les 55 points encais­sés. Mais comme dit je ne sais plus quel poli­tique, «à moitié vide ou à moitié plein, au moins il y a de l’eau dans le verre»…
Depuis févri­er, les clones de Mar­cous­sis sont tristes et, sur­prise, Thier­ry Dusautoir et ses coéquip­iers ont fini par nous offrir un délire inou­bli­able. Et ceux qui eurent la chance et le bon­heur de vivre in situ ce moment de pure folie – comme ceux qui se trou­vaient à Twick­en­ham en 1991 pour l’essai du siè­cle – le pla­cent au meilleur endroit dans leur musée ovale per­son­nel.
Inclus dans un same­di sans répit, ce Crunch cuvée 2015 nous réc­on­cilie avec le rug­by pro­fes­sion­nel. Quand les joueurs veu­lent s’amuser, se lâch­er, ten­ter et oser ; quand la pres­sion et les mau­vais­es excus­es dis­parais­sent, reste l’essentiel, à savoir le plaisir. A l’envi. Comme par hasard, les pass­es trou­vent des mains et récipro­que­ment. Les essais se mul­ti­plient. Et qu’on ne vienne plus rati­ocin­er en regret­tant les nou­velles règles : quand les joueurs le souhait­ent, ils peu­vent faire du rug­by le plus beau des sports, aujourd’hui comme hier.
Depuis le début de l’année, sur ce Côté Ouvert, nous appe­lions de tous nos vœux à la joie de jouer. Same­di dernier, elle nous a été don­née, cette com­mu­nion… On espère juste qu’elle demeure. Ce serait dom­mage que tant d’élan soit cloué d’ici le mois de sep­tem­bre, que les pas­sions enfin partagées selon Saint-André ne ter­mi­nent comme un coup de pied tire­bou­chon­né, c’est-à-dire en mau­vaise parabole.
Avant le match, alors que nous échan­gions sur l’esprit du jeu, mon ami Jean Guib­ert (ancien coach de Tyrosse et de Dax) me fit part de son expéri­ence con­cer­nant les jeunes joueurs en for­ma­tion : «Quand on place qua­tre défenseurs face à eux, ils voient un mur alors qu’ils pour­raient aus­si visu­alis­er cinq inter­valles.» Quelques instants plus tard, dans les couloirs de L’Equipe 21, je fai­sais part de cette réflex­ion à Christophe Domini­ci, avant de lui deman­der ce qu’il perce­vait quand il jouait. L’ancien aili­er du XV de France me fit la réponse suiv­ante : «Je ne voy­ais pas les joueurs ni les inter­valles. Je voy­ais l’espace der­rière eux.»
Savoir qu’on va franchir. Se pro­jeter. Tra­vers­er l’obstacle. Imag­in­er le pos­si­ble. Pour cela s’adapter. Ça n’a pas changé depuis Jean Dauger : la passe est un via­tique, une con­vic­tion à partager. Il reste tou­jours de nou­veaux chapitres à écrire quand on veut bien com­mencer par : il était une foi. Croire en soi, regarder autour pour for­mer ce tout qu’on appelle une équipe, et trans­met­tre.
Cela fait qua­tre ans, main­tenant, que je tiens bon con­tre vents de médi­s­ance et marées d’insultes en affir­mant que PSA et son staff savent où ils vont (cinquante min­utes de temps de jeu effec­tif), pourquoi (être cham­pi­ons du monde) et com­ment (grâce à deux mois d’intense pré­pa­ra­tion, inclu­ant aus­si la dimen­sion men­tale). Il leur restait juste à savoir avec qui. Same­di, à Twick­en­ham, comme la semaine d’avant à Rome, beau­coup de joueurs ont mar­qué des points. Il était temps. Ren­dez-vous main­tenant le 19 mai, pour savoir si Szarzews­ki, Picamoles, Hari­nor­do­quy, Trinh-Duc et Médard mon­teront dans le wag­on des trente-six.
PS : mer­ci à toutes et tous de vous présen­ter avec au moins vos vrais prénoms et un mail iden­ti­fi­able.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Twickenham fort rêveur

Entre 1951 et 2005, on ne compte que dix vic­toires français­es à Twick­en­ham dans le Tournoi. En affi­nant davan­tage le con­tenu, deux seule­ment depuis que le rug­by est pro et une seule depuis l’existence du Six Nations. En tant que skip­per, Thier­ry Dusautoir, mal­gré ses cinquante cap­i­tanats, n’y a jamais gag­né, con­traire­ment à quelques grands noms, comme Guy Bas­quet, Jean Prat, Jacques Fouroux, Jean-Pierre Rives (deux fois), Daniel Dubro­ca, Abdel Benazzi et Fabi­en Pelous, mais aus­si, et c’est plus sur­prenant, Chris­t­ian Dar­rouy et Claude Dour­the, qu’on n’attend pas à pareille fête.
Du dernier suc­cès, en 2005, ne restent en activ­ité que Damien Traille, Nico­las Mas, Julien Bon­naire par­mi les tit­u­laires, Gre­go­ry Lam­bo­ley, Yan­nick Nyan­ga, Frédéric Micha­lak et Jean-Philippe Grand­claude chez les rem­plaçants. Dix ans, c’est loin. C’est l’équivalent d’une généra­tion renou­velée, un agré­gat de nou­veaux noms qui rêvent de pass­er à la postérité. Mais pour cela, il leur faut un suc­cès. Cette généra­tion n’a jamais aperçu de faille dans le Tem­ple du rug­by. La trou­vera-t-elle, same­di ?
Des dix suc­cès français à Twick­en­ham, il en est un qui me plaît davan­tage que les autres. Sou­vent, on ne sait pas pourquoi on préfère tel exploit à tel autre.  A cause d’une madeleine, d’une pinte de lager, d’une heureuse com­pag­nie, quelque chose d’indéfinissable…  Mais là, en l’occurrence, je con­nais par­faite­ment les raisons qui me font avancer cette vic­toire à Twick­en­ham plutôt qu’une autre. Parce qu’elle évoque tout ce qu’il est néces­saire de présen­ter, d’exprimer et de partager pour jouer au rug­by. Elle sert de générique à toutes celles qui la précédèrent et qui la suivirent.
Le 1er mars 1997, le XV de France se présente à Twick­en­ham avec quelques «Marie-Louise». C’est la deux­ième appari­tion de l’ailier ber­jal­lien Lau­rent Lefla­mand dans le Tournoi. Christophe Lamai­son décou­vre lui aus­si cette com­péti­tion, et pour la pre­mière fois au cen­tre. L’autre aili­er ber­jal­lien, David Ven­dit­ti, a réus­si un « coup du cha­peau » en Irlande mais il ne con­naît rien de Twick­en­ham, tout comme le deux­ième-ligne toulou­sain Hugues Mior­in. Quant à Olivi­er Magne, c’est bien sim­ple, il étrenne sa pre­mière tit­u­lar­i­sa­tion. Un bon­heur qu’il garde encore en mémoire. Par­mi les rem­plaçants, on relève les noms de Ugo Mola (zéro sélec­tion) et David Aucagne (une sélec­tion).
Dans le ves­ti­aire, avant le match, le cap­i­taine prend la parole. Pour la pre­mière fois dans l’histoire du XV de France, il s’agit d’un «étranger» – je déteste ce mot sauf quand il s’agit d’un ouvrage d’Albert Camus. Il faut imag­in­er le ves­ti­aire «vis­i­teurs» de Twick­en­ham, ses murs blancs, ses étroits casiers, ses bancs de bois, ses baig­noires deux places en guise de douche. Un Maro­cain, Abde­latif Benazzi, par­le de l’honneur de porter le mail­lot, de ce que représente le rug­by français, des tripes qu’il va fal­loir sor­tir et du cœur qu’il fau­dra don­ner, tout à l’heure.
Le match ? Le troisième-ligne aile Lawrence Dal­laglio, majestueux au moment de tra­vers­er seul la défense française, inscrit un essai galac­tique juste avant la fin de la pre­mière péri­ode. Comme l’ouvreur Paul Grayson est en réus­site, à la mi-temps, la France est menée 14–6. Le score est flat­teur pour les coéquip­iers de Benazzi et n’indique pas la dom­i­na­tion anglaise. D’autant que Grayson passe un but et un drop pour dis­tancer les Tri­col­ores, 20–6. A la cinquante-deux­ième minute, on croit ce XV de France son­né pour le compte. Twick­en­ham gronde de plaisir.
Que dire de la suite sans utilis­er de super­lat­ifs, sans tomber dans l’emphase ? Ceux qui n’ont pas vu ce match diront que j’affabule. Heureuse­ment, il y a des images. Sinon, on pour­rait croire à l’épopée for­cée pour ven­dre du papi­er. Pour rester sobre, dis­ons que beau­coup de fierté et d’amour-propre, une grosse mêlée, des plaquages dés­in­té­grants et des relances tran­chantes per­mirent à cette équipe de remon­ter son hand­i­cap au score en inscrivant dix-sept points d’affilée entre la soix­ante-deux­ième et la soix­ante-quinz­ième minute pour l’emporter 23–20.
Same­di, les coéquip­iers de Dusautoir auront face à eux ce genre de défi à relever. Un ter­ri­toire hos­tile, un adver­saire porté par son pub­lic, la vic­toire finale dans le Tournoi à portée de mains. L’idéal pour s’étalonner et surtout com­mencer à con­stru­ire une aven­ture humaine. Dix ans que les Tri­col­ores ne l’ont pas emporté à Twick­en­ham. Pour écrire leur his­toire, il leur fau­dra agréger en une heure et demie toutes les bonnes séquences présen­tées par bribes depuis un peu plus de trois saisons. C’est pos­si­ble. Se dire aus­si que l’Ecosse a su faire déjouer les Anglais et l’Irlande les faire chuter.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire

Gladiator

Se seraient-ils lev­és, l’un après l’autre, après avoir été mon­trés du doigt par le staff pour leur indi­vid­u­al­isme, leur égo­cen­trisme, leur nom­bril­isme, pour soudain affirmer : «Je suis Spar­ta­cus», ou Max­imus, bref, se trans­former en glad­i­a­teur, suiv­ant en cela l’injonction de leur coach Philippe Saint-André, que ça n’aurait sans doute rien changé. De toute façon, nous ne savons pas vrai­ment ce qui s’est dit, dimanche soir dernier, à Mar­cous­sis, lorsque les joueurs se sont retrou­vés entre eux pour pré­par­er Ital­ie-France devant quelques bouteilles de jus d’abricot.
Ce ne sont que des mots sur les maux. Il faut les pos­er, certes, mais pour­tant autant ces Tri­col­ores sont-ils capa­bles de devenir, enfin, des lions ? Les plans de jeu et la con­fi­ance du staff, ils les ont. Mal­gré la bouil­lie de rug­by ren­due, mal­gré les coups de gueule com­mi­na­toires, ils ont en main la par­ti­tion et la qua­si assur­ance de la jouer en sep­tem­bre. Que leur faut-il de plus ? Il leur faut l’essentiel et c’est bien là le cœur du prob­lème.
Polis, bien élevés, ils dis­ent bon­jour et vous ser­rent la main sans vous broy­er les pha­langes. Ils ont le sourire naturel, les mots pas tou­jours choi­sis et c’est ain­si que l’on perçoit toute leur naïveté, touchante. Quelques agace­ments de temps en temps mais rien de solide, de rugueux, de mâle. Ces Tri­col­ores sont les enfants du pro­fes­sion­nal­isme. Ils exer­cent leur méti­er le mieux du monde, du moins le pensent-ils, en essayant de se faire aimer.
Ce qu’ils con­nais­sent de la vraie vie, à quelques excep­tions près, c’est le rug­by du matin au soir, six jours par semaine, quar­ante-cinq semaines par an depuis qu’ils ont dix-huit ans. C’est d’ailleurs ce que leurs employeurs leur deman­dent. Ce sont des agneaux. Et voilà qu’ils sont menés à Rome, dans le col­isée du rug­by transalpin, là où juste­ment depuis qua­tre ans ils se font dévor­er.
Je me trompe sou­vent mais j’ai la triste impres­sion que la furia ital­i­enne va les sub­merg­er en début de par­tie, que la mêlée ital­i­enne va les met­tre à la faute. Ils lanceront un baroud d’honneur quand tout sera per­du et fer­ont naître des regrets. Des buts de pénal­ité auront été man­qués, des occa­sions avortées pour un bal­lon tombé et, au milieu, une guerre de plaquages et de turn-over arbi­trée selon le principe de Salomon sans que l’on sache très bien où est la faute et qui l’a com­mise. Au final le chapitre romain se refer­mera sur un score ser­ré et un sen­ti­ment d’injustice.
Pour enray­er ce scé­nario, les coéquip­iers de Thier­ry Dusautoir n’ont qu’une seule solu­tion à leur dis­po­si­tion : bris­er leurs chaînes. Cette équipe n’a pas de lim­ites sauf celles qu’elle se fixe. Elle est tétanisée par ses pro­pres peurs : peur de mal faire, peur de déplaire, peur d’oser et de se tromper, peur de per­dre ses avan­tages acquis, à savoir une recon­duc­tion tacite jusqu’au 19 mai et l’annonce des trente-six. Elle préfère ne rien faire plutôt que de ten­ter quelque chose qui sor­ti­rait du cadre établi.
Cass­er le car­can, sor­tir du cocon, se révéler enfin à elle-même… Pour cela, cette équipe de France doit faire preuve d’irrévérence. Mais a‑t-elle son Spar­ta­cus, son Max­imus, ce leader capa­ble de réveiller les con­sciences endormies dans le silence de Mar­cous­sis ? Pas­cal Papé sanc­tion­né et donc absent for­cé, Mor­gan Par­ra blessé et donc for­fait, elle ne dis­pose que de Nico­las Mas et de Thier­ry Dusautoir der­rière lesquels entr­er dans l’arène. C’est évidem­ment peu.
Tous les autres sont comme William Webb, ils sont liss­es. On ne voit aucune révolte sour­dre, on n’entend aucun hurlement déchir­er l’air. Pas d’énervement, pas de colère, ces fer­ments de l’exploit. Ils com­pren­nent, presque soumis, l’ire de Saint-André et sa sor­tie de dimanche dernier avec les «star­lettes». Ils lui don­nent même rai­son.
Une défaite sup­plé­men­taire con­tre l’Italie, dimanche, ridi­culis­erait encore davan­tage – est-ce pos­si­ble ? – cette généra­tion bleu pâle. Après s’être refer­mée sur elle-même en début de semaine pour vider ses frus­tra­tions, on doute qu’elle soit capa­ble d’enfermer le staff entre qua­tre murs avant le match con­tre l’Angleterre à Twick­en­ham pour lui jeter ses doutes à la fig­ure pour le cas où ça tourn­erait vinai­gre au Sta­dio Olimpi­co. En 1989, Berbizier, Rodriguez et Blan­co avaient ain­si sec­oué Jacques Fouroux à Inver­cargill. En 1999, à Lon­dres, Galth­ié et Lamai­son avaient pris les clés du camion bleu des mains de Skrela et de Villepreux. En 2011, à Auck­land, le clan des Ber­jal­liens s’était écarté de Lièvre­mont.
Le philosophe Jean-Pierre Rives, roi des apho­rismes en aci­er, sculp­teur de mots et acces­soire­ment cap­i­taine du XV de France a dit : «Le rug­by, ce sont des hommes et un bal­lon. Quand il n’y a plus le bal­lon, restent les hommes.» Les coéquip­iers de Thier­ry Dusautoir se lieront comme des frères à Rome, inspirés par la deux­ième phrase pour mieux met­tre en œuvre ensuite la pre­mière. C’est le seul via­tique qui leur reste.

Publié dans rugby | Laisser un commentaire