French Flair

Ça n’a pas man­qué. Dès le lende­main de France-Angleterre, j’ai eu droit à mon petit ser­mon matuti­nal sur la per­ti­nence de ressor­tir dans L’Equipe (n°21 750, page 5) l’expression French Flair. Car il y a bien, dans le rug­by, deux univers qui se côtoient mais se sépar­ent au pre­mier cadrage-débor­de­ment : ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Comme chez Aragon.
Plus seg­men­tant que la con­tro­verse de Val­ladol­id vous trou­verez le French Flair. Cer­tains athées peu­vent, éventuelle­ment, se laiss­er aller à con­sid­ér­er l’existence du divin – « au cas où, sait-on jamais ? » – dans un moment de doute en fin de vie mais con­cer­nant le French Flair, rien de cela. La dichotomie fait office de pesée. Il existe ou pas. Et il n’y a rien entre les deux.
Euclide écrivait : « Ce qui peut être affir­mé sans preuve peut être nié sans preuve ». Une tournée du XV de France en Nou­velle-Zélande ou en Afrique du sud avant l’ère de la toute-puis­sance télévi­suelle, par exem­ple, ne recèle d’épopée que sous la plume gorgée de souf­fle d’un Denis Lalanne et il faut boire cette encre, ce que nous sommes nom­breux à avoir fait, pour nour­rir notre imag­i­na­tion sans laque­lle rien ne vaut d’être vécu ni rêvé.
Sans remon­ter au 14 juil­let 1979, Bastille Day à l’Eden Park et com­men­taire Bala-Coud­erc, tout le monde n’était pas à Twick­en­ham en 1991, à Auck­land en 1994, à Twick­en­ham encore (décidem­ment) en 1997 et en 1999, à Johan­nes­burg en 2001, au Cap en 2006, à Cardiff en 2007, à Dunedin en 2009 ; autant de stades où l’attaque tri­col­ore s’enflamma, autant d’années grand cru et cousu main. Mais aujourd’hui, avec You Tube, il suf­fi­rait d’additionner les séquences pour se ren­dre à l’évidence.
2014, au Stade de France, comme 1994 à l’Eden Park, est un mil­lésime à boire sans mod­éra­tion. Pour quelle raisons ? Parce qu’un essai est venu mod­i­fi­er en toute fin le cours défa­vor­able d’un match. Parce qu’il s’agit d’un orgasme de jeu, gou­teux, quelque chose de stri­dent, d’inouï, d’impossible à nom­mer autrement que par cette expres­sion effec­tive­ment passe partout : French Flair.
Inven­tion d’un jour­nal­iste anglais du début des années 60, quand la France dom­i­nait le Tournoi des Cinq Nations, que Bala et Boni en bonne com­pag­nie don­naient aux Ros­b­ifs le tour­nis. Caté­gorie utile pour ranger tout ce qu’ils ne com­pre­naient pas, les Anglais, ce lan­gage des mains et des hanch­es tel que sub­lime­ment exprimé par le cen­tre varo-toulou­sain Gaël Fick­ou, same­di soir, en bout de ligne.
Moi, j’y crois. Parce que je l’ai vu. Et nous sommes nom­breux dans ce cas. Le French Flair appa­rait régulière­ment à qui suit le rug­by. C’est une inspi­ra­tion col­lec­tive faite d’angles brisés, de cours­es ren­trantes, de regards perçants, de pass­es huilées. Une fresque rougeoy­ante nour­rie par le feu roulant ; une idée par­tie d’un bal­lon tombé et com­mu­niée.
Ce brasi­er des pas­sions, c’est pour lui et par­fois rien que pour lui que j’aime ce sport, même, encore plus et surtout quand il est mal­heureuse­ment vic­time de son temps. Pour l’instant de magie qu’il pro­cure, par­tie immergée des valeurs – sol­i­dar­ité, engage­ment –  sans lesquelles il n’y a pas d’équipe. Il est érup­tion et irrup­tion. Irrup­tion du tal­ent, érup­tion de joie quand tout sem­ble fini, quand Nyan­ga sur­git, que Szarzews­ki perce et fixe, quand Fick­ou aplatit. C’est beau comme un same­di de Tournoi à Saint-Denis.

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