La tension, palpable, est à la hauteur des enjeux financiers et politiques nés des montées et descentes qui jalonnent la vie des clubs de Top 14 et ProD2 depuis que le rugby est pro. Eclat issu de cette pression exponentielle, on regrettera les insultes, injures, menaces et autres propos orduriers tenus par l’arrière d’Oyonnax, Sylvère Tian, dans un état second, samedi.
Pour ma part, ayant commis un article au sujet des six meilleurs joueurs d’Agen qu’il serait dommage de voir évoluer en division inférieure tant leur talent est grand, au point qu’ils pourraient intéresser certains clubs assurés de rester dans l’élite, j’ai eu droit à une diatribe de la part du président Tingaud, m’enjoignant Twitter – appréciez le comble – de rester à ma place. Saillies de moindres amplitudes que le coup de sang de Sylv-ire Tian.
Si on peut rire, ce fut mon cas, des conseils éditoriaux d’un président investisseur qui, comme beaucoup de ses collègues, fait du rugby professionnel une foire aux bestiaux, lesquels magnats recrutent leurs jokers sur fax et You Tube nonobstant le souci de faire tourner leurs centres de formation, l’explosion dans l’Ain, elle, exprime un trouble bien plus inquiétant.
D’après un de mes contacts, il semblerait que beaucoup – trop – d’entraîneurs des clubs d’élite soient au bord du burn-out. Voire même pour certains déjà dedans. Et ce depuis la saison dernière. Victimes de tension managériale, obligation de résultats, horaires à flux tendu, plan de succession et participation aux activités connexes, les coaches dégoupillent à la moindre erreur d’arbitrage, à la plus petite phrase ironique ou la moindre dérision dans un article. Voici maintenant que les joueurs prennent ce mauvais pli. La cote d’alerte est atteinte.
Dans ce contexte tendu, la journée de samedi 2 avril, «Tarbes en Philo», organisée par l’Association Reliance en Bigorre au Théâtre des Nouveautés, est un baume, table ovale préparée et présentée par Christophe Schaeffer pour lier philosophie et rugby. Ce qui semble être ici sur Côté Ouvert une envie récurrente.
Sartre écrivait : «L’Autre, ce Moi qui n’est pas Moi». Tel est le coup d’envoi de l’échange entre Michel Crauste, Jean Trillo, Patrice Lagisquet, Jean-Pierre Garuet et Dries van Heerden (notre photo), mais aussi Sophie Surrullo et le rédacteur en chef de La Dépêche, Jean-Louis Toulouze, samedi, à Tarbes.
Pour les existentialistes, la découverte d’autrui est intimement liée à la découverte de soi. Autrement dit, l’autre est ce qui me permet d’être moi. «En quoi le rugby permet-il de faire cette découverte ?», interroge Christophe Schaeffer. Michel Crauste répond : «Le rugby m’a permis d’expérimenter et de confirmer ce dont j’étais capable,» évoquant discipline et éducation, mais aussi travaille, entraide, règles de conduite. Des concepts qui le définissent parfaitement. «Sans le rugby, je n’aurais pas été l’homme que je suis devenu», assure le Mongol.
Concernant la découverte de soi à travers l’autre, en tant que joueur puis éducateur, Jean Trillo recentre sa réflexion au poste qu’il occupait, ce «centre où on est deux. Au centre, on passe sa vie à chercher et à trouver l’autre. Dans cette création partagée, il y a une forme d’isolement, de difficulté, et c’est ce qui sert à arriver à l’excellence.»
Découverte de soi à mettre en rapport avec l’amitié. «Le philosophe grec Aristote disait que la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami,» rappelle l’ami Schaeffer, avant de lancer Jean-Pierre Garuet qui avoue : « Les piliers, c’est comme les bœufs, ça marche par paires. Quand on sent que le copain dévie un peu sur la droite, on remet un coup à gauche pour lui porter secours. Sans communion, rien n’est possible ». Cette confiance, comparable à une société, analogie pour le vivre ensemble. Reste de savoir si le rugby peut encore être une école de la vie dans son contexte actuel. Ce qui nous ramène au premier paragraphe de cette chronique.
La mêlée, creuset de solidarité, complicité, soutien. « Si vous ne vous aimez pas dans la mêlée fermée, vous n’avancez pas… », note Garuet. Mais à considérer que se connaitre soi-même se fait à travers l’autre, note Schaeffer, comment travailler avec les différences de chacun que ce soit dans une équipe ou dans la vie ? A Patrice Lagisquet de répondre : «Il faut chercher l’équilibre entre tous les profils, le mariage entre le potentiel physique et le tempérament. Le danger est d’aller chercher des profils avec qui on va s’entendre alors qu’en réalité un certain type de conflit, d’opposition, peut faire avancer.»
Autre volet du questionnement, la passe. Maurice Prat disait : «Si on n’a rien compris à la passe, on n’a rien compris au rugby.» Trillo prolonge l’aphorisme. «La passe devient un trait d’union afin de n’être plus qu’un. Ce ballon qui passe de main en main, ce ballon porteur d’allégresse, de bonté, d’amour de l’autre, finit par réunir les êtres au point de les confondre. C’est encore pour un instant la défaite de la solitude, de l’individualisme, de la bêtise.»
La nature de ce trait d’union, c’est aussi d’après Jean Trillo le lien qui ne s’est pas effectué entre les deux rugby, le moderne et le contemporain, alors que pour l’ancien capitaine du XV de France, ils ne sont pas nécessairement incompatibles.
«Au rugby, seul, on n’est rien», assurait Eric Champ. L’autre – mon coéquipier – attend autant de moi que moi j’en attends de lui. Ceci engage donc une responsabilité, précise Christophe Schaeffer. On peut penser, avec le philosophe Emmanuel Lévinas, que «le moi, devant autrui, est infiniment responsable». Je n’ai pas le choix : je dois répondre présent, malgré moi, assure Schaeffer, avant de conclure : «Cette responsabilité, quelle est-elle vraiment ? Un altruisme, qui peut être décrit comme l’ouverture du moi au profit d’autrui ? Cette responsabilité, est-ce un devoir ? Comment la comprendre à l’échelle d’une société, du vivre ensemble ?»
En guise d’épilogue, mais plus certainement d’ouverture à la deuxième édition de cette table ovale, Christophe Schaeffer nous livre cette anecdote. «A la fin, une dame dans la salle a dit : Je ne connaissais pas le rugby. Non seulement, j’ai appris à le connaître mais à l’aimer. Je ne savais pas à quel point c’était de la philosophie… » Des mots sur nos maux.