Glissement


Pour un peu, le match très ami­cal qui opposera, tran­quille­ment et devant un pub­lic de toute façon con­quis à l’avance, le Rac­ing-Métro 92 et le Stade Toulou­sain à Hong Kong, aurait presque plus d’importance et d’impact que le test-match entre la France et les All Blacks, same­di, au Stade de France. C’est dire si les clubs du Top 14 tien­nent le haut du pavé, même quand ils jouent mal, et s’il appa­rait, mais ce n’est peut-être que mon impres­sion, que le Quinze de France ne sus­cite pas, ou plus, le même engoue­ment qu’avant.
La faute à qui ? A quoi ? Il faut dire que la litanie de défaites enreg­istrée par les Bleus ces mois derniers a de quoi lass­er le cha­land. Une équipe de France, il faut qu’elle gagne de temps en temps pour assur­er l’élan. Trois fois battue en Nou­velle-Zélande, voilà qu’elle affronte ce même adver­saire, des All Blacks qui appa­rais­sent intouch­ables. Qua­tre louch­es de caviar, donc. Il faut croire que ça com­mence à dégoûter. Rien ne frétille, rien de bruisse, pas d’excitation à l’approche de l’évènement, si ce n’est la cer­ti­tude d’en pren­dre trente, au tarif min­i­mum.
Pour­tant, jouer les All Blacks, quoi de mieux… On me dit qu’il n’y a plus un seul bil­let à ven­dre pour ce pre­mier test. Les heureux seront donc au Stade de France. Mais ailleurs ? Je n’entends pas mon­ter la pas­sion, tout sem­ble bien calme sur le front de ce test-match qui, en d’autres temps, aurait été «ven­du» deux semaines avant le coup d’envoi. Du match des All Blacks au Japon, same­di dernier, rien à dire, ou si peu. Comme si nous étions habitués, main­tenant, à voir évoluer McCaw et Carter, deux mon­u­ments du rug­by, deux génies de ce jeu.
Il n’y en a que pour les clubs, cha­cun d’entre vous sup­por­t­ant le sien et bas­ta. Le rug­by devant sa porte, en somme. L’idée que l’on se fait d’un rug­by de France, d’une équipe de France, d’un plus grand dénom­i­na­teur com­mun en bleu, blanc et rouge, tout cela s’efface der­rière le Cham­pi­onnat domes­tique qui a valeur d’étalon. Comme si tout le monde se foutait bien de ce qui va arriv­er same­di, ou plutôt comme si cha­cun craig­nait la rouste majus­cule, une de plus.
Je vais espér­er que les Tri­col­ores (les Bleus, c’est pour le foot) se jet­tent comme des morts de faim sur les bal­lons au sol, qu’ils assè­nent des plaquages de wisig­oths, découpent menu du all black, poussent comme des sourds en mêlée, mon­tent des chan­delles pour met­tre le feu au point de chute ; qu’ils dis­putent ce match comme s’il s’agissait d’une phase finale de Coupe du monde. Comme en 1999, comme en 2007, comme en 2011. Qu’ils com­bat­tent. Col­lec­tive­ment. Et nous éclairent avec deux traits de génie, pas davan­tage. Ca suf­fi­ra.
Après, franche­ment, le score, je m’en con­tre­fiche. C’est le con­tenu du match que je vais appréci­er. Pour savoir ce que ces Tri­col­ores-là ont dans le ven­tre. Ils savent jouer, per­son­ne ne va leur appren­dre le rug­by. Mais sont-ils capa­bles, indi­vidu­elle­ment, de se sor­tir les tripes ? Sont-ils capa­bles, ensem­ble, d’agir en équipe ? Sont-ils capa­bles de faire aimer, de nou­veau, une équipe de France ? De faire vibr­er une dizaine de mil­lions de per­son­nes devant l’écran ?
L’enjeu de ce match, France – All Blacks, qui sonne comme un titre d’opéra, va au-delà d’un suc­cès ou d’une défaite. Il s’agit de pri­or­ité. Pri­or­ité à l’équipe de France ou au Top 14 ? Dans un con­texte où la con­ven­tion FFR-LNR n’est tou­jours pas signée, où les Coupes d’Europe avan­cent (ou recu­lent) sans vis­i­bil­ité, où le Top 14 s’exporte en Asie et les Tri­col­ores présen­tent un bla­son terni, ce test en est un. Un vrai. Soit un sens com­mun se dégagera, soit l’intérêt par­ti­c­uli­er l’emportera… Pas cer­tain que les joueurs mesurent ce qu’ils vont affron­ter, same­di : l’opprobre ou l’appartenance.

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